13 juillet 2013 Salsomaggiore Terme 13 July 2013

Depuis Salsomaggiore Terme,

en compagnie de la Belle C.

Cher Valery,

Comme promis j’ai rédigé une présentation de l’exposition de la Fondation Gianadda que nous avons visitée ensemble. J’ai aussi rencontré plusieurs membres de la famille dont je veux faire le portrait. Mon amie Pascale Lismonde m’a aidé dans ce travail. Nous nous retrouvons à Spa.

A très bientôt.

Charles Joseph

 

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Derrière le masque : Modigliani à Martigny

J’ai commencé la visite de l’exposition en examinant les photographies d’Amadeo Modigliani à Paris. Elles révèlent une fascinante élégance de la pauvreté, comme si un marin livournais avait débarqué dans la capitale française en considérant la ville comme un port aussi multiculturel et libre que sa ville natale pouvait l’être, avec toute la beauté de la Méditerranée sépharade. Des godasses épaisses et une tête d’ange toscan. Sa silhouette déliée s’affine peu à peu. Il s’est consumé de l’intérieur. Il a flambé en dedans, mais sa tête reste élancée ; elle monte déjà vers le ciel, comme celle de ses modèles.

J’ai commencé par ce visage dont la photographie porte témoignage, seul ou à côté de ses amis parisiens, jamais à côté de ses femmes ou de ses modèles, homme parmi les mâles, en souvenir du film où Gérard Philippe en 1958 incarne ses colères violentes et ses incertitudes amoureuses aux côtés de Lili Palmer (Béatrice Hastings) et Anouk Aimée (Jeanne Hébuterne). Le film était intitulé « Les Amants de Montparnasse ». Curieusement, mes parents m’ont amené le voir quand j’étais à peine adolescent lors d’une rétrospective de Gérard Philippe alors qu’il y avait encore là un petit parfum de scandale. J’avais douze ans. Je ne peux pas, depuis, me promener dans Montparnasse sans que ce film me colle à la peau et que je m’attende à rencontrer des survivants aux yeux transparents.

Mes amis, artistes ou non, qui ont eu la chance d’y avoir leur atelier : Avenue Coty ou rue Campagne Première, rue du Montparnasse ou rue d’Assas n’ont fait que renforcer l’épaisseur du masque que je porte quand je viens y marcher. De même, Amadeo et Gérard se superposent en permanence dans mon souvenir. Je célèbre le passage du temps sans transition : début du XXe siècle, moitié du XXe siècle, début du siècle actuel. A ton âge, cette gymnastique n’a plus rien de nostalgique, au mien elle l’est encore.

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Lorsque Modigliani arrive, Paris habite un monde qui attend la guerre puis qui s’y plonge tout entier. Les artistes qui se sont reconnus et assemblés secouent toutes les traditions en passant sans transition dans le premier grand drame d’un XXe siècle inquiet. Ce sont des passeurs, ils hybrident des cultures sans aucun complexe. Ils parlent toutes les langues, autant avec leurs mains, leurs pinceaux et leurs ciseaux, qu’avec leur manière d’être. Ils se regardent sans s’imiter, tout en réclamant des influences amicales. J’aurais aimé entendre Modigliani et Brancusi dialoguer ou bien encore se taire, côte à côte et tailler la pierre ou le bois.

Je retrouve ainsi à Martigny dans la même salle la « Tête de femme au chignon » taillée dans le grès en 1911, mais aussi le portrait de Jeanne assise de 1918. Le nu couché de 1916 revient se placer pour sa part dans le dialogue avec la Vénus d’Urbino qu’avait instauré Omar Calabrese à Bruxelles en 2003-2004. Comme si pour être heureux, on devait avoir un rendez-vous régulier avec les œuvres que l’on aime, dans cette compagnie fraternelle où Mademoiselle Pogamy, les sculptures de Henri Laurens, les toiles de Fernand Léger m’offrent leur connivence.

Les trois œuvres d’Amadeo que je viens de désigner, à elles seules – et elles ne sont pas seules, m’apportent en effet beaucoup de bonheur. En 1918 Jeanne, la tête inclinée, les cheveux défaits regarde son amant et nous regarde. Elle fait partie de sa vie et de la nôtre. En 1919, dans ce magnifique allongement de Jeanne au chapeau, ses yeux transparents regardent par contre seulement l’histoire de la peinture. Elle rejoint les vierges de Simone Martini ou de Domenico Beccafumi qui se protègent de l’ange, ramènent leur bras sur la poitrine, rajustent pudiquement leur corsage, tout en se sachant déjà choisies par le destin. Elles ne veulent pas accepter leur maternité prochaine et semblent pressentir un drame fondateur qui va déchirer leur amour de mère. Femmes destinées au sacrifice, pour la rédemption des hommes. Un an après, la jeune femme enceinte va se défenestrer pour ne pas survivre à son amant.

Les drames n’expliquent pas la peinture, ils la précèdent et l’accompagnent. Le choc esthétique est aussi un choc émotionnel. Quoi d’autre, sinon ? Je ne cherche pas à collectionner les expositions, tu le sais. Juste à voir et revoir ces icônes qui témoignent, au-delà de la représentation, d’un dialogue avec quelque chose, ailleurs, derrière le mur, ou derrière la toile.

Je n’ai pas vécu dans cette époque où des barbares ont pourtant créé nos yeux et altéré notre sens de la perspective, bien au-delà du musée où on les a emprisonnés.

Je regarde pourtant le monde qui m’entoure avec eux et par eux, tous les jours. Ils m’ont offert des masques, Modigliani le premier, Picasso, Gris et Braque avec lui. Je suis heureux de les emporter avec moi et de les porter.

 

From Salsomaggiore Terme,

travelling with the Beautiful C.

Dear Valery,

As promised I drafted a presentation of the exhibition of the Foundation Gianadda that we visited together. I also met several members of the family of whom I want to write a portrait. My friend Pascale Lismonde helped me in this work. We’ll meet in Spa.

See you very soon.

 

Charles Joseph

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Behind the Mask: Modigliani in Martigny

I began the tour of the exhibition by examining photographs of Amadeo Modigliani in Paris.  They portray a fascinating elegance in poverty, as though a livornese mariner had disembarked in the capital, seeing the town like a port as multicultural and free as his home town could be, with all the beauty of the Sephardic Mediterranean.  Heavy shoes and the face of a Tuscan angel:  little by little, his slender silhouette becomes more emaciated.  He is consumed from within.  He burns on the inside, but his head remains slim, craned towards the sky, like those of his models.

I began with this face, of which the photographs tells a story, alone or alongside his Parisian friends, never with his women or models: a man among men, in memory of Gérard Philippe’s 1958 film, which incarnates his violent rage and romantic insecurities by the side of Lili Palmer (Beatrice Hastings) and Anouk Aimée (Jeanne Hébuterne).  The film was called “The Lovers of Montparnasse”. Curiously, my parents took me to see it during a tribute festival to Gérard Philippe when there was still a slight hint of a scandal around it. I was twelve years old.  Since then, I have not been able to walk through Montparnasse without the film clinging to my skin, and without expecting to come across transparent-eyed survivors of it.

My friends, artists or not, who have had the fortune of having their studio there – Avenue Coty or rue Campagne Première, rue du Montparnasse or rue d’Assas – have only increased the size of the mask that I wear when I walk around that place.  Likewise, Amadeo and Gérard constantly appear in my memory.  I celebrate the seamless passing of time: beginning of the 20th Century, mid-20th Century and beginning of the current century.  I know that at your age, this feat is nothing nostalgic anymore but at mine, it is not the same feeling.

When Modligiani arrived, Paris inhabited a world awaiting the war into which it was to plunge head first.  The artists that met and assembled shook off all traditions by passing straight into the first great drama of an anxious 20th Century.  These were smugglers; they formed hybrid cultures quite naturally.  They spoke all languages, as much with their hands, brushes and chisels as with their way of life.  They observed each other without imitating each other, all the while noting the influences of their friends. I would have loved to hear Modigliani and Brancusi conversing, or rather not speaking, side by side, sculpting stone or wood.

Then, in the same room, I rediscover the “Tête de femme au chignon”, sculpted out of sandstone in 1911, as well as the portrait of Jeanne sitting in 1918. The ‘nu couché’ in 1916, for its part, returns to show its dialogue with the Venus of Urbino that Omar Calabrese initiated in Brussels in 2003 to 2004. As if to be happy, one must regularly meet with the works of art one loves, in this brotherly company where Mademoiselle Pogamy, the sculptures of Henri Laurens, the canvases of Fernand Léger speak to me.

The three pieces by Amadeo that I have cited alone – and they are not alone – indeed bring me a great amount of happiness. In 1918, Jeanne, with her head tilted and hair down, watches her lover and watches us. She is part of his life and ours. In 1919, in the magnificent elongation of Jeanne au chapeau, on the other hand, her transparent eyes only look out at the history of painting. It joins the virgins, of Simone Martini or Domenico Beccafumi, shielding themselves from the angel, pulling their arm over their chest, modestly readjusting their bodices, all the while knowing already that they have been chosen by fate. They do not want to accept their coming maternity, and seem to sense the coming drama that is to break their maternal heart into pieces. Women destined to sacrifice, for the redemption of men. A year later, the young pregnant woman was to throw herself out of a window, so as to not survive her lover.

The dramas do not explain the painting; they precede it and go along with it. An aesthetic shock is also an emotional shock. What else, if it is not so? I am not looking to collect exhibitions, just to see again and again these icons that tell, beyond their representation, of a dialogue with something beyond, behind the wall, or behind the canvas.

I did not live in the era when barbarians however created our eyes and altered our sense of perspective, well beyond the museum where they have been imprisoned.

I watch the world around me, however, with them and through them every day. They have given me masks: Modigliani first; Picasso, Gris and Braque along with him. I am happy to carry them with me and wear them.

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7 juillet 2013 Entre Strasbourg et Bucarest – 7 July 2013 Between Strasbourg and Bucharest

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L.B. à Valery

Cher ami retenu à Strasbourg,

Je suis arrivé à Bucarest par un temps d’été. Un temps chaud, mais supportable ce qui m’étonne le plus et je trouve parmi les livres accumulés sur ma table par des amis qui me l’ont offert pendant que j’étais absent un ouvrage que j’avais déjà reçu en présent il y a quelques années et laissé à Paris : « La Roumanie vue par les Français d’autrefois ». Je m’étais bien entendu posée alors la question et de ces « Français » là et de « l’autrefois » en question. L’ouvrage est en fait une anthologie signée par Paula Romanescu. Puisqu’on y trouve des textes de Paul Morand, un grand ami de Valery Larbaud et que tes personnages vont certainement venir avec toi en Roumanie pour se rendre sur la côte de la Mer Noire, je vais te le faire parvenir.

Il est ouvert par la préface d’un ambassadeur, Jean-Marie Le Breton, dont le nom fleure bon la France et qui possède le talent de son excellence, celui de trouver les mots les plus ornés pour décrire une connivence durable.

« Ce n’est pas cette belle contribution à la pensée universelle que ce livre évoque mais il ne néglige pas ce qui en constitue le fondement. Les Français qui ont écrit sur la Roumanie ont, pour la plupart, souligné combien les liens entre Roumains et Français, dans leur spécialité, dans leur sphère d’intérêt, étaient profonds et riches. »

Je ne ferai ce soir aucun commentaire sur la manière peu glorieuse dont la France néglige d’aider les nouvelles générations roumaines à conserver la pratique et la culture du Français, mais je ne peux bien entendu pas oublier que ce pays qui a souhaité accueillir l’un des derniers sommets de la francophonie, vit certainement les années ultimes de cette connivence, au moins sur le plan de la pratique linguistique. Je chercherai pourtant pour toi toutes les portes qui te permettront de pénétrer un passé un peu plus glorieux pour les échanges linguistiques entre les écrivains des deux pays. Que font d’ailleurs les éditeurs francophones eux-mêmes aujourd’hui pour donner une image tant soit peu cohérente de la littérature roumaine contemporaine aux lecteurs dans notre langue ? Bref, la nostalgie s’insinue là où le chantier s’arrête faute d’ouvriers spécialisés.

Année après année…et c’est bien le cas d’utiliser cette expression puisque cela fera bientôt un an que je n’avais plus atterri à l’aéroport Henri Coandǎ…je rassure ma propre connivence avec ce pays que je présente pourtant régulièrement par ses écrivains, sa mémoire troublante, ses cinéastes…et finalement si peu par son paysage.

Si peu en effet, sans doute parce que j’ai oublié de le parcourir comme je l’ai fait à la fin des années quatre-vingt-dix grâce aux merveilleux amis qui m’ont ouvert leur porte et leur cœur. Trois années déjà depuis que j’ai pu faire une plongée émerveillée dans la profondeur de la Transylvanie. Bien plus d’années malheureusement en ce qui concerne le Maramures qui restera pour moi la plus belle des découvertes de ces quinze dernières années, à égalité avec les monastères et les églises peintes de Bucovine et certaines villes de la Mer Noire.

« Bucarest s’affermit au centre de l’amphithéâtre valaque protégé par le grand arc carpatique, courbé comme le dos d’un portefaix turc, et appuyé à sa base sur le fleuve nourricier par où était descendu un jour l’empereur Trajan, père des Roumains. »

Voilà qu’arrive Paul Morand dont je voulais te parler, prenant les habits d’un géographe lyrique.

Je voudrais pourtant prendre plus de temps, un jour, pour décrire comment un agnostique comme moi a pu ressentir la force d’un lieu et la conviction de ses moniales, comme cela a été le cas par trois fois à Hurezu.

En passant vendredi soir devant le magnifique Palais Cantacuzinu, Musée ou Mémorial Georges Enescu, comme on préfère, puis de nouveau samedi en sortant d’un dîner à l’arrière du bâtiment, je me suis arrêté à chaque fois devant la façade à peine éclairée et je ne pouvais faire autrement que de revenir à Paul Morand.  Les yeux des deux lions semblaient percer l’obscurité sous le reflet d’un auvent de toute beauté, « La leçon que nous offre Bucarest n’est pas une leçon d’art, mais une leçon de vie ; il enseigne à s’adapter à tout, même à l’impossible » écrit  en 1935 le futur ambassadeur en Roumanie pendant la Seconde Guerre mondiale, marié à une Roumaine, nommé par Laval et enfin un académicien français et dont l’hostilité du Général de Gaulle repoussa le statut d’éternel jusqu’en 1968.

D’ailleurs si le début de la phrase est prémonitoire – laissons de côté la leçon pourtant magistrale d’art et d’architecture qu’offre la ville, la suite est tellement insupportable de bêtise que je m’en veux de la citer. En substance, « Capitale d’une terre tragique où souvent tout finit dans le comique, Bucarest s’est laissé aller aux événements sans cette raideur, partant sans cette fragilité que donne la colère. Voilà pourquoi à travers la courbe sinueuse d’une destinée picaresque, Bucarest est resté gai. » En accumulant comme une bête patiente tous les malheurs du monde ? Bravo ! L’homme a sans doute trop voyagé. Et son amitié avec Larbaud tient sans doute au fait qu’ils se croisent parfois entre deux étapes un peu longues qu’elles soient professionnelles ou consacrées à l’écriture. Tu m’as dit qu’il y a des centaines de lettres échangées entre les deux hommes dans les archives de Vichy. Je veux bien te croire. C’est Morand qui le cite dans l’hommage rendu à Larbaud par la NRF : « Ce n’est qu’hors de France que je me sens à peu près en état d’euphorie. » J’ai envie reprendre la formule à mon compte.

Bucarest est plutôt ce soir comme un fleuve paresseux, en vacances, où les plus jolies filles du monde coulent sur les boulevards, en sachant qu’elles sont les plus belles ! Mais celles-là, à qui on souhaite une vie heureuse, parleront l’anglais et se ficheront bien de Paul Morand ! C’est moi qui voulais attirer l’ettention.

« La Roumanie doit travailler avec nous à la renaissance du latinisme ; elle doit, au contact du monde slave, jouer le rôle d’un filtre. Et celui qui écrit ces lignes, pénétré de gratitude pour un accueil inoubliable, n’a d’autre dessein que de collaborer modestement à cette tâche, heureux surtout s’il pouvait appeler sur la Grande Roumanie, sur la Roumanie enfin unifiée, l’attention et la sympathie des jeunes Français. »

Celui qui écrit ces lignes en 1925, peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale et sans doute instruit par ses conseillers de la question des étapes difficiles de la conquête de l’unité roumaine, ignorait vraisemblablement ce que voudrait dire un jour une récupération politique de la « Grande Roumanie » se nommait Edouard Herriot. Il était alors Ministre d’Etat.

« La reconnaissance du latinisme »…je m’attendrais à entendre des paroles comparables en provenance de mon pays ! J’ai peur d’attendre longtemps.

J’espère que tu recevras le livre avant de partir à Vichy. Ainsi la liaison sera faite entre les années 40’ à Bucarest et en France.

 

Bien à toi.

L.B.

P.S. J’ai oublié de te dire que Morand était un grand lecteur du Prince de Ligne et qu’avant de se ranger auprès de la Princesse Soutzo, il cite encore le grand séducteur pour désigner les beautés qu’il a rencontrées : « Des femmes charmantes (…) une jupe extrêmement légère, courte et serrée masque leurs charmants contours, et une gaze en manière de poche dessine et porte à merveille les deux jolies pommes du jardin de l’Amour.».

Je te laisse à tes songes alsaciens !

 

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L.B to Valery

My dear friend stuck in Strasbourg,

I arrived in Bucharest in the middle of summer. A hot time, but bearable, which shocks me most, and amongst the books accumulated on my table, offered to me by friends during my absence, I find a title that I have already received some years, and had left in Paris: “La Roumanie vue par les Français d’autrefois” (Romania As Seen by the French of Old). Naturally, I then asked myself the question, and of those “French” and the “of old” in question. The book is in fact an anthology by Paula Romanescu. Since there are texts in there from Paul Morand, a great friend of Valery Larbaud’s, and seeing as your characters are certainly going to want to accompany you to Romania and go to the coast of the Black Sea, I am sending it to you.

The book opens with a preface from an ambassador whose name, Jean-Marie Le Breton, has the sweet smell of France to it, and who possesses an excellent talent of finding the most ornate of words to describe an enduring complicity:

It is not such a beautiful contribution to universal thought that this book evokes, but it does not overlook what constitutes its foundations. The French who have written on the topic of Romania have for the most part underlined just how profound and rich, in their specialty and sphere of interest, the connections between Romanians and Frenchmen were.”

I am not going to make any comment tonight on the less than glorious way in which France is neglecting to help the new generations of Romanians conserve French culture and practices, but I naturally cannot forget that this country, which wished to hold one of the recent French-language summits, is certainly experiencing the final years of this complicity, at least in terms of linguistic practice. Besides, what are the French-speaking publishers themselves doing today to give an image of even the slightest coherence of contemporary Romanian literature to readers in our language?  In short, nostalgia creeps in where progress is halted for want of specialised writers.

Year after year… it is certainly the right instance to use this expression, seeing as it will soon be more than a year since I touched down at Henri Coandă airport… I am reassuring my own complicity with the country I yet present regularly through its writers, its troubled memory, its filmmakers… and rightly, finally, through its landscape.

Rightly, in fact, undoubtedly because I forgot to pass through it as I did in the late nineties thanks to my marvellous friends who opened their doors and their hearts to me.  It is already three years since I was able to dive so wonderfully into the depths of Transylvania; even more years for the Maramures, which will remain for me the most beautiful of discoveries that I have made in the last fifteen years, on a par with the painted churches and monasteries of Bukovina and certain Black Sea towns.

Bucharest is consolidated in the middle of the Vlach amphitheatre, protected by the great Carpathian arch, which is curved like the back of a Turkish porter and whose base rests on the nourishing river where once the Emperor Trajan, father of the Romanians, did one day descend”.

Here, Paul Morand, who I wanted to talk to you about, rears his head, wearing his lyrical geographer’s cap.

I would like to take more time, a day perhaps, to describe how an agnostic such as I could feel the force of such a place, and the conviction of its nuns, as has happened three times in Hurezu.

When spending Friday night opposite the magnificent Cantacuzino Palace, or George Enescu Museum or Memorial, however you want to call it, and then again on Saturday while leaving from dining behind the building, I stopped each time in front of its barely lit façade, I could do nothing else but return to Paul Morand.  The lion’s two eyes seemed to pierce through the darkness, under the reflection of a wonderfully beautiful awning.  “The lesson given to us by Bucharest is not one of art, but a lesson in life; it teaches us to adapt to everything, even the impossible” wrote the future Romanian ambassador in 1935, during the Second World War, married to a Romanian woman, appointed by Pierre Laval. He became finally a member of the renowned Académie française despite of General De Gaulle such hostility that his eternal status was refused until 1968.

Furthmore, though the beginning of the phrase is premonitory – we shall put to one side the nevertheless masterful lesson in art and architecture given by the town – the following is so unbearably idiotic that I must cite it.  In substance, “The capital of a tragic land where often all finishes in the comical, Bucharest has let itself head into events without this rigidity, hence without such anger-producing fragility.  This is why, through the sinuous curve of a picaresque destiny, Bucharest has remained a merry place.” Gathering all the ills in the world together like a patient beast. Bravo! The man has clearly travelled too much.  Also, his friendship with Larbaud owes undoubtedly to the fact that their paths sometimes crossed between two stops, which were long enough for them to be professional or dedicated to writing. You told me that there are hundreds of letters between these two men in the Vichy archives. I like to believe you. It is Morand who mentions this in the homage made to Larbaud by the NRF: “It is only outside of France that I feel more or less euphoric”.  I wish to make that formula my own.

Tonight, Bucharest is rather like a lazy river, on holiday, where the prettiest girls the world over float down its boulevards, knowing they’re prettiness!  But these girls, to whom one wishes a happy life, will speak English and make fun of Paul Morand!

Romania must work with us toward the rebirth of Latinism; it must, when exposed to the Slavic world, play a filtering role. And he who writes these lines, filled with gratitude for an unforgettable reception, has no other design but to modestly collaborate toward this task, above all happy that he might be able to bring to Greater Romania, to the finally unified Romania, the attention and sympathy of young French men and women.”

He who wrote these lines in 1925, not long after the end of the First World War and without doubt instructed by his advisors on the difficult stages of the conquest of Romanian unity, seemingly did not know what a political recovery of “Greater Romania” would one day mean.  He was then Minister of State and his name: Edouard Herriot.

The recognition of Latinism”… I am waiting to hear similar words coming from my country!  I fear I will be waiting a long time.

I hope that the book reaches you before you leave for Vichy.  That way the connection between the Bucharest and France of the forties will be made clear.

Best wishes,

L.B.

P.S. I forgot to tell you that Morand was an avid reader of the Prince de Ligne’s, and that before falling in with Princess Soutzo, he again cites the great seducer to describe the beauties that he encountered: “Enchanting women (…) an extremely light, short and tight-fitting skirt masks their enchanting contours, and cotton gauze pouches outline and bring one to marvel at two exquisite apples from the garden of Love.”

I will leave you to your dreams of Alsace!

A propos du dernier roman d’Erri De Luca 22 juin 2013 minuit – 22 June 2013 Midnight Regarding the latest novel from Erri de Luca

A L.B.

«Les baisers ne sont pas une avance sur d’autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c’est un effet de traction.

Seuls les baisers sont bons comme les joues des poissons. Nous deux, nous avions l’appât de nos lèvres, nous happions ensemble. »

Cher ami,

Merci de m’avoir fait parvenir les deux éditions italienne et française du dernier roman en date d’Erri De Luca, « I pesci non chiudono gli occhi » « Les poissons ne ferment pas les yeux ». J’avais aperçu la couverture chez Feltrinelli voici pratiquement deux ans, mais entretemps, je suis resté sous l’influence de « Et il dit ». Cela a suffi à mon bonheur. J’avais appris par un ami de Naples qu’Erri De Luca s’était consacré ces dernières années à la relecture des textes sacrés et à une recherche sensible sur l’origine du Judaïsme. Cet ancien révolutionnaire ne pouvait se rapprocher jour après jour de livres qui sont les Livres des origines sans chercher en même temps à comprendre comment on vient au monde pour soi-même. Et on peut en effet naître à tout âge. Je le redis au risque de lasser : j’étais resté fasciné.

Tu sembles avoir partagé mes sentiments à ce sujet sans toutefois en faire comme moi une frontière à atteindre par l’écriture, mais je vois que tu n’as pas oublié ma sidération d’il y a un an. C’était avant que ma rencontre avec Jean Martin ait eu lieu : fin juillet pour être précis. Je ne veux pas y voir de coïncidence, mais ce que j’avais écrit témoigne clairement d’une sorte d’attente de ma part.

« Quand donc en effet se situe le début ? Le début d’une histoire qui vient s’écrire, le début de la conscience. J’allais dire un peu bêtement, le début de la sagesse ? »

J’ai peur d’avoir trouvé en septembre dernier un nouveau début, faute d’avoir su me contenter de la sagesse.

J’ai eu une nuit d’insomniaque en rentrant d’Acqui Terme. Cela m’a suffi pour prolonger une sorte de partage qui nous relie.

Même si ce dernier petit livre n’est pas du même ordre, je veux dire, de l’ordre des paroles qui touchent au religieux, il exhume toutefois ce qui reste ancré en chacun de nous au plus profond : les moments sacrés de l’enfance. Ce sont des instants de grâce – qui semblent souvent aux parents des gamineries, des incidents ou des désordres de l’âge – qui nous façonnent durablement. Je retrouve de tels moments chez Valery Larbaud – mon double comme tu sais –  dont les livres m’accompagnent chaque jour, en particulier bien sûr dans les « Enfantines », pour ne pas parler de son contemporain Marcel Proust dont il a préfacé, et avec quelle admiration, l’ouvrage consacré à l’esthétique de l’auteur de « La Recherche du temps perdu » écrit par Fiser Eméric. Les deux auteurs se respectaient et s’admiraient sans doute. Mais Marcel Proust était vraisemblablement le plus obséquieux des deux.

Une camarade ou une voisine, parfois attirées par d’autres jeunes filles de leur âge, chez Larbaud et chez Proust. D’autres qui se suicident ou qui meurent sans que rien ne se soit passé avec elles. « Ferminà Marquez », celle vis-à-vis de laquelle « Chacun de nous sentait en soi-même son espérance, et s’étonnait de la trouver si lourde et si belle. » Et toutes les Gilberte et Albertine du monde. Perdre sa timidité et passer bien avant le temps, à l’âge adulte. Dans les jardins mitoyens, au collège, ou sur la plage. S’affronter aux rivalités des autres mâles. Et découvrir le mot amour.

« La fillette ne ressemblait pas à celles qui sortaient de l’école dans la cohue mixte. Elle produisait un effet inverse tout autour, de silence et d’espace. »

Nous restons ainsi dans l’enfance des écrivains. Mais dans l’enfance de De Luca, il faut aussi faire face à la pauvreté. Nous sommes sur les plages et dans le port de Naples parmi les pêcheurs, pas à Deauville parmi les noceurs ou à Vichy dans le sillage du parfum des princesses ! Nous ne nous éloignons pourtant pas de la fragilité inquiète des couples qui se forment, contre l’adversité. Nous restons en compagnie de bons élèves qui doivent apprendre à maîtriser leurs corps pour s’être trop repliés sur leur âme. Contrairement au parisien qui s’est enfermé dans son cabinet de liège et au Bourbonnais qui a erré de ville en ville, de femme en femme, le Napolitain y parviendra par la course en montagne, par le travail physique, avec les mains calleuses qui attrapent sans peur ce qui blesse, de la roche rebelle à la haine des hommes, du marteau-piqueur aux avirons des barques remplies de filets et de lignes.

Une fille, un garçon, trois autres rivaux. L’histoire est faite ! Une fille du Nord de l’Italie, parmi des Napolitains qui s’affirment avec les poings. Tu dois connaître ce rapport étrange qui s’établit entre les Piémontais, voire les Lombards et ces curieux sectateurs d’un dialecte portuaire bien rude ! Il faut connaître une fille du Nord, sage, portant avec elle le sens aigüe et le sentiment aiguisé que l’exemple du comportement « naturel » des animaux est irremplaçable, pour recevoir la Grâce, comme De Luca, d’être guidé vers le respect de la nature. Il faut connaître aussi la violence physique pour venir d’un coup à ce qu’on peut être.

Il l’écrit, comme toujours, dans l’économie des mots et dans l’aube des formules :

« Je dois me débarrasser de ce corps d’enfant qui ne se décide pas à grandir. Qu’ai-je besoin d’un couteau, je dois aller chercher ces trois-là et me faire tabasser jusqu’à ce que la coquille se casse. Puisque je n’arrive pas à la forcer de l’intérieur, il faut le faire de l’extérieur. Je dois aller les chercher.

Aujourd’hui, je sais que le corps se transforme très normalement, avec une lenteur d’arbre. Le mien a traversé diverses formes jusqu’à celle du portemanteau qu’il est à présent. A dix ans, je croyais dans la vérité des coups. L’irréparable me semblait utile. »

Il y a des baisers de romans, il y a des baisers de cinéma. Il y a tous ceux que l’on a imaginés et pourtant laissés de côté, comme des images, capturées trop vite et qui ne méritent que l’accumulation dans les rayonnages, les boîtes, les coffres et les greniers.

Tous ces instants qu’on aurait aimé vivre, auxquels on aurait aimé participer sont devenus des embryons sans descendance. Et puis il y a l’AMOUR. Même s’il reste un souvenir, il vient à la vie dans un baiser à couper le souffle.

« Le premier couple humain, créé dans un jardin le sixième jour, eut au-dessus de lui la première nuit sans limites. »

Au moment des origines. De nos origines.

Je te remercie pour cet envoi. J’ai trouvé de mon côté un ouvrage au titre prédestiné : « La stazione termale » de Ginevra Bompiani paru chez Sellerio en 2012. Je te le rapporte.

« Un libro che insegue, con una scrittura bambina, naïf, il femminile. Va alla ricerca di un segreto: è la passione che è tale ricerca. Erotismo di un mistero che scivola inafferrabile. Quello che accade è il movimento stesso di rincorsa in cui non si può che restare, in costante tensione. »

L’amour et la sensualité, de l’enfance à la maturité. Un double mystère féminin dont nous partageons toi et moi la douceur un peu perverse. Mais il suffit d’y croire. Nous trouverons un jour, sois certain !

 

Ton Valery

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To L.B.

 

“Kisses are not an advance on other forms of other tenderness, they are its highest point.  From this summit, we can descend into our arms, into the thrusts of our hips, but this is a pulling motion. 

Only kisses are nice, like the cheeks of fishes.  We had the lure of our lips, we clasped together.”

My dear friend,

Thank you for sending me the Italian and French editions of Erri De Luca’s latest novel to date, “I pesci non chiudono gli occhi”, “Les poisons ne ferment pas les yeux”.  I had spotted the cover via Feltrinelli practically two years ago, but in the meantime, I have been under the influence of “Et il dit”.  That has been enough to keep me happy.  I had learnt through a friend from Naples that Erri De Luca had dedicated the last few years to re-reading sacred texts and to sensitive research on the origins of Judaism.  This former revolutionary could not have spent day after day delving into books, which are of our very origins, without at the same time seeking to understand for himself how we come to be in this world.  And one can in effect be born at any age.  I’ll say it again, at the risk of becoming tiresome: I was left fascinated.

You seem to share my sentiments on this subject without, however, making it a line to get past through writing as I have, but I see that you have not forgotten the complete and utterly immobilising shock which came over me a year ago.  That was before my meeting with Jean Martin: at the end of July to be precise.  I don’t want to read into coincidences, but what I had written speaks clearly of a kind of expectation on my part.

When in fact does the beginning take place? The beginning of a story to be written, the beginning of consciousness.  I was going to say, slightly foolishly, the beginning of wisdom?

I’m afraid of having found a new beginning last September, since I could not content myself with wisdom.

I had two insomniac nights on my return from Acqui Terme, which was enough to expand on shared interest which connects us.

Even though this latest little book is not of the same nature, I mean, the same nature of words touching on the religious, it instead exhumes that which remains most deeply anchored in each of us: the sacred moments of childhood.  These are times of grace – which often seem to parents to be the childishness, mishaps or impertinences of that age – which enduringly shape who we are.  I am rediscovering such moments with Valery Larbaud – my double, as you know – whose books accompany me every day, particularly “Enfantines”, not to mention his contemporary, Marcel Proust, for whom he has written prefaces, and with such admiration, the Fiser Eméric’s, dedicated to the aesthetic of the author of “In Search of Lost Time”.   The two authors undoubtedly respected and admired one another.  Yet Marcel Proust was seemingly the bigger sycophant of the two.

A female friend or neighbour, at times attracted by other young girls their age, at Larbaud’s and Proust’s.  Others who committed suicide or who died without anything happening to them.  “Ferminà Marquez”, a girl towards which “each of us felt within himself his hope, and were shocked to find her so full and so beautiful”.  And all the Gilbertes and Albertines in the world.  Losing shyness and passing well before time, into adulthood.  In communal gardens, at school, or on the beach.  Being confronted by rivalries from other males.  And discovering the word ‘love’.

This little girl did not resemble the others coming out from school in the chaos and melee .  She produced the inverse effect to all around her: one of silence and of space.”

We thus remain in the childhood of authors. But in De Luca’s childhood, one must deal with poverty.  We are on the beaches and in the port of Naples, among the fishermen, not in Deauville among the revellers or in Vichy in the wake of the perfumes of princesses!  We are not however moving away from the anxious fragility of couples coming together against adversity.  We are still in the company of good students who are to learn to control their bodies, withdrawing too far into their soul.  Unlike the Parisian, shut away in his oak office or the Bourbonnais roaming from town to town, from woman to woman, the Neapolitan will attain it through the mountain trail, through physical travails, with calloused hands that fearlessly hold on to painful things, from the unyielding rock  to the hatred of men, from the drill to the oars of boats filled with nets and lines.

A girl, a boy, and three other rivals: the story is practically written!  A girl from Northern Italy, among Neapolitan men who express themselves with their fists. One must understand this strange rapport which is formed between those from Piedmont, even those from Lombardy, and these curious partisans of a ragged dialect!  One has to know a girl from the North: wise, carrying her sharp senses and sharpened sentiments with her.  The example of “natural” animal behaviour is indispensable to receive Grace, like De Luca, to be guided towards a respect for nature.  One must also know physical violence to be able to reach, all of a sudden, what we can be.

He writes it, as always, with an economy of words and the creation of new sayings:

I must rid myself of this child’s body which has resolved not to grow.  Why would I need a blade; I must seek out those three and get myself beaten until my shell breaks.  Since I cannot force it open from the inside, it must be done from the outside.  I need to find them.

“Today, I know the body usually transforms, with the sluggishness of a tree. Mine traversed various forms up until the coat-stand it is at present.  At ten years of age, I believed in the truth of hard knocks.  The irreparable seemed of use to me.”

There are kisses from novels, and there are movie kisses.  There are all those that one has imagined and yet left to one side, like images captured too quickly, that deserve only to gather dust on shelves, in boxes and attics.

All these instances that one would have loved to experience, would have loved to participate in have become embryos without descent.  And then there is LOVE.  Even though it remains a memory, it comes to life in a kiss, to take your breath away.

The first human couple, created in a garden on the sixth day, hovered over him on that endless first night.”

At the moment of origin.  Of our origins.

Thank you for sending me this.  On my end, I found a work with the fated title: “La stazione termale” by Ginevra Bompiani, published by Sellerio in 2012.  Here is a report:

Un libro che insegue, con una scrittura bambina, naïf, il femminile. Va alla ricerca di un segreto: è la passione che è tale ricerca. Erotismo di un mistero che scivola inafferrabile. Quello che accade è il movimento stesso di rincorsa in cui non si può che restare, in costante tensione”.

Love and sensuality, from childhood to maturity:  a feminine double mystery in which we share a slightly perverse pain, you and I.  But it is enough to believe in it.  We will find a day, of that you can be certain!

 

Your Valery.

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Erri De Luca. Les poissons ne ferment pas les yeux. Gallimard 2013.

Erri De Luca. I pesci non chiudono gli occhi. Giangiacomo Feltrinelli Editore, Milano.

Présentation de l’oeuvre d’Erri De Luca