A propos du dernier roman d’Erri De Luca 22 juin 2013 minuit – 22 June 2013 Midnight Regarding the latest novel from Erri de Luca

A L.B.

«Les baisers ne sont pas une avance sur d’autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c’est un effet de traction.

Seuls les baisers sont bons comme les joues des poissons. Nous deux, nous avions l’appât de nos lèvres, nous happions ensemble. »

Cher ami,

Merci de m’avoir fait parvenir les deux éditions italienne et française du dernier roman en date d’Erri De Luca, « I pesci non chiudono gli occhi » « Les poissons ne ferment pas les yeux ». J’avais aperçu la couverture chez Feltrinelli voici pratiquement deux ans, mais entretemps, je suis resté sous l’influence de « Et il dit ». Cela a suffi à mon bonheur. J’avais appris par un ami de Naples qu’Erri De Luca s’était consacré ces dernières années à la relecture des textes sacrés et à une recherche sensible sur l’origine du Judaïsme. Cet ancien révolutionnaire ne pouvait se rapprocher jour après jour de livres qui sont les Livres des origines sans chercher en même temps à comprendre comment on vient au monde pour soi-même. Et on peut en effet naître à tout âge. Je le redis au risque de lasser : j’étais resté fasciné.

Tu sembles avoir partagé mes sentiments à ce sujet sans toutefois en faire comme moi une frontière à atteindre par l’écriture, mais je vois que tu n’as pas oublié ma sidération d’il y a un an. C’était avant que ma rencontre avec Jean Martin ait eu lieu : fin juillet pour être précis. Je ne veux pas y voir de coïncidence, mais ce que j’avais écrit témoigne clairement d’une sorte d’attente de ma part.

« Quand donc en effet se situe le début ? Le début d’une histoire qui vient s’écrire, le début de la conscience. J’allais dire un peu bêtement, le début de la sagesse ? »

J’ai peur d’avoir trouvé en septembre dernier un nouveau début, faute d’avoir su me contenter de la sagesse.

J’ai eu une nuit d’insomniaque en rentrant d’Acqui Terme. Cela m’a suffi pour prolonger une sorte de partage qui nous relie.

Même si ce dernier petit livre n’est pas du même ordre, je veux dire, de l’ordre des paroles qui touchent au religieux, il exhume toutefois ce qui reste ancré en chacun de nous au plus profond : les moments sacrés de l’enfance. Ce sont des instants de grâce – qui semblent souvent aux parents des gamineries, des incidents ou des désordres de l’âge – qui nous façonnent durablement. Je retrouve de tels moments chez Valery Larbaud – mon double comme tu sais –  dont les livres m’accompagnent chaque jour, en particulier bien sûr dans les « Enfantines », pour ne pas parler de son contemporain Marcel Proust dont il a préfacé, et avec quelle admiration, l’ouvrage consacré à l’esthétique de l’auteur de « La Recherche du temps perdu » écrit par Fiser Eméric. Les deux auteurs se respectaient et s’admiraient sans doute. Mais Marcel Proust était vraisemblablement le plus obséquieux des deux.

Une camarade ou une voisine, parfois attirées par d’autres jeunes filles de leur âge, chez Larbaud et chez Proust. D’autres qui se suicident ou qui meurent sans que rien ne se soit passé avec elles. « Ferminà Marquez », celle vis-à-vis de laquelle « Chacun de nous sentait en soi-même son espérance, et s’étonnait de la trouver si lourde et si belle. » Et toutes les Gilberte et Albertine du monde. Perdre sa timidité et passer bien avant le temps, à l’âge adulte. Dans les jardins mitoyens, au collège, ou sur la plage. S’affronter aux rivalités des autres mâles. Et découvrir le mot amour.

« La fillette ne ressemblait pas à celles qui sortaient de l’école dans la cohue mixte. Elle produisait un effet inverse tout autour, de silence et d’espace. »

Nous restons ainsi dans l’enfance des écrivains. Mais dans l’enfance de De Luca, il faut aussi faire face à la pauvreté. Nous sommes sur les plages et dans le port de Naples parmi les pêcheurs, pas à Deauville parmi les noceurs ou à Vichy dans le sillage du parfum des princesses ! Nous ne nous éloignons pourtant pas de la fragilité inquiète des couples qui se forment, contre l’adversité. Nous restons en compagnie de bons élèves qui doivent apprendre à maîtriser leurs corps pour s’être trop repliés sur leur âme. Contrairement au parisien qui s’est enfermé dans son cabinet de liège et au Bourbonnais qui a erré de ville en ville, de femme en femme, le Napolitain y parviendra par la course en montagne, par le travail physique, avec les mains calleuses qui attrapent sans peur ce qui blesse, de la roche rebelle à la haine des hommes, du marteau-piqueur aux avirons des barques remplies de filets et de lignes.

Une fille, un garçon, trois autres rivaux. L’histoire est faite ! Une fille du Nord de l’Italie, parmi des Napolitains qui s’affirment avec les poings. Tu dois connaître ce rapport étrange qui s’établit entre les Piémontais, voire les Lombards et ces curieux sectateurs d’un dialecte portuaire bien rude ! Il faut connaître une fille du Nord, sage, portant avec elle le sens aigüe et le sentiment aiguisé que l’exemple du comportement « naturel » des animaux est irremplaçable, pour recevoir la Grâce, comme De Luca, d’être guidé vers le respect de la nature. Il faut connaître aussi la violence physique pour venir d’un coup à ce qu’on peut être.

Il l’écrit, comme toujours, dans l’économie des mots et dans l’aube des formules :

« Je dois me débarrasser de ce corps d’enfant qui ne se décide pas à grandir. Qu’ai-je besoin d’un couteau, je dois aller chercher ces trois-là et me faire tabasser jusqu’à ce que la coquille se casse. Puisque je n’arrive pas à la forcer de l’intérieur, il faut le faire de l’extérieur. Je dois aller les chercher.

Aujourd’hui, je sais que le corps se transforme très normalement, avec une lenteur d’arbre. Le mien a traversé diverses formes jusqu’à celle du portemanteau qu’il est à présent. A dix ans, je croyais dans la vérité des coups. L’irréparable me semblait utile. »

Il y a des baisers de romans, il y a des baisers de cinéma. Il y a tous ceux que l’on a imaginés et pourtant laissés de côté, comme des images, capturées trop vite et qui ne méritent que l’accumulation dans les rayonnages, les boîtes, les coffres et les greniers.

Tous ces instants qu’on aurait aimé vivre, auxquels on aurait aimé participer sont devenus des embryons sans descendance. Et puis il y a l’AMOUR. Même s’il reste un souvenir, il vient à la vie dans un baiser à couper le souffle.

« Le premier couple humain, créé dans un jardin le sixième jour, eut au-dessus de lui la première nuit sans limites. »

Au moment des origines. De nos origines.

Je te remercie pour cet envoi. J’ai trouvé de mon côté un ouvrage au titre prédestiné : « La stazione termale » de Ginevra Bompiani paru chez Sellerio en 2012. Je te le rapporte.

« Un libro che insegue, con una scrittura bambina, naïf, il femminile. Va alla ricerca di un segreto: è la passione che è tale ricerca. Erotismo di un mistero che scivola inafferrabile. Quello che accade è il movimento stesso di rincorsa in cui non si può che restare, in costante tensione. »

L’amour et la sensualité, de l’enfance à la maturité. Un double mystère féminin dont nous partageons toi et moi la douceur un peu perverse. Mais il suffit d’y croire. Nous trouverons un jour, sois certain !

 

Ton Valery

erri-de-luca

To L.B.

 

“Kisses are not an advance on other forms of other tenderness, they are its highest point.  From this summit, we can descend into our arms, into the thrusts of our hips, but this is a pulling motion. 

Only kisses are nice, like the cheeks of fishes.  We had the lure of our lips, we clasped together.”

My dear friend,

Thank you for sending me the Italian and French editions of Erri De Luca’s latest novel to date, “I pesci non chiudono gli occhi”, “Les poisons ne ferment pas les yeux”.  I had spotted the cover via Feltrinelli practically two years ago, but in the meantime, I have been under the influence of “Et il dit”.  That has been enough to keep me happy.  I had learnt through a friend from Naples that Erri De Luca had dedicated the last few years to re-reading sacred texts and to sensitive research on the origins of Judaism.  This former revolutionary could not have spent day after day delving into books, which are of our very origins, without at the same time seeking to understand for himself how we come to be in this world.  And one can in effect be born at any age.  I’ll say it again, at the risk of becoming tiresome: I was left fascinated.

You seem to share my sentiments on this subject without, however, making it a line to get past through writing as I have, but I see that you have not forgotten the complete and utterly immobilising shock which came over me a year ago.  That was before my meeting with Jean Martin: at the end of July to be precise.  I don’t want to read into coincidences, but what I had written speaks clearly of a kind of expectation on my part.

When in fact does the beginning take place? The beginning of a story to be written, the beginning of consciousness.  I was going to say, slightly foolishly, the beginning of wisdom?

I’m afraid of having found a new beginning last September, since I could not content myself with wisdom.

I had two insomniac nights on my return from Acqui Terme, which was enough to expand on shared interest which connects us.

Even though this latest little book is not of the same nature, I mean, the same nature of words touching on the religious, it instead exhumes that which remains most deeply anchored in each of us: the sacred moments of childhood.  These are times of grace – which often seem to parents to be the childishness, mishaps or impertinences of that age – which enduringly shape who we are.  I am rediscovering such moments with Valery Larbaud – my double, as you know – whose books accompany me every day, particularly “Enfantines”, not to mention his contemporary, Marcel Proust, for whom he has written prefaces, and with such admiration, the Fiser Eméric’s, dedicated to the aesthetic of the author of “In Search of Lost Time”.   The two authors undoubtedly respected and admired one another.  Yet Marcel Proust was seemingly the bigger sycophant of the two.

A female friend or neighbour, at times attracted by other young girls their age, at Larbaud’s and Proust’s.  Others who committed suicide or who died without anything happening to them.  “Ferminà Marquez”, a girl towards which “each of us felt within himself his hope, and were shocked to find her so full and so beautiful”.  And all the Gilbertes and Albertines in the world.  Losing shyness and passing well before time, into adulthood.  In communal gardens, at school, or on the beach.  Being confronted by rivalries from other males.  And discovering the word ‘love’.

This little girl did not resemble the others coming out from school in the chaos and melee .  She produced the inverse effect to all around her: one of silence and of space.”

We thus remain in the childhood of authors. But in De Luca’s childhood, one must deal with poverty.  We are on the beaches and in the port of Naples, among the fishermen, not in Deauville among the revellers or in Vichy in the wake of the perfumes of princesses!  We are not however moving away from the anxious fragility of couples coming together against adversity.  We are still in the company of good students who are to learn to control their bodies, withdrawing too far into their soul.  Unlike the Parisian, shut away in his oak office or the Bourbonnais roaming from town to town, from woman to woman, the Neapolitan will attain it through the mountain trail, through physical travails, with calloused hands that fearlessly hold on to painful things, from the unyielding rock  to the hatred of men, from the drill to the oars of boats filled with nets and lines.

A girl, a boy, and three other rivals: the story is practically written!  A girl from Northern Italy, among Neapolitan men who express themselves with their fists. One must understand this strange rapport which is formed between those from Piedmont, even those from Lombardy, and these curious partisans of a ragged dialect!  One has to know a girl from the North: wise, carrying her sharp senses and sharpened sentiments with her.  The example of “natural” animal behaviour is indispensable to receive Grace, like De Luca, to be guided towards a respect for nature.  One must also know physical violence to be able to reach, all of a sudden, what we can be.

He writes it, as always, with an economy of words and the creation of new sayings:

I must rid myself of this child’s body which has resolved not to grow.  Why would I need a blade; I must seek out those three and get myself beaten until my shell breaks.  Since I cannot force it open from the inside, it must be done from the outside.  I need to find them.

“Today, I know the body usually transforms, with the sluggishness of a tree. Mine traversed various forms up until the coat-stand it is at present.  At ten years of age, I believed in the truth of hard knocks.  The irreparable seemed of use to me.”

There are kisses from novels, and there are movie kisses.  There are all those that one has imagined and yet left to one side, like images captured too quickly, that deserve only to gather dust on shelves, in boxes and attics.

All these instances that one would have loved to experience, would have loved to participate in have become embryos without descent.  And then there is LOVE.  Even though it remains a memory, it comes to life in a kiss, to take your breath away.

The first human couple, created in a garden on the sixth day, hovered over him on that endless first night.”

At the moment of origin.  Of our origins.

Thank you for sending me this.  On my end, I found a work with the fated title: “La stazione termale” by Ginevra Bompiani, published by Sellerio in 2012.  Here is a report:

Un libro che insegue, con una scrittura bambina, naïf, il femminile. Va alla ricerca di un segreto: è la passione che è tale ricerca. Erotismo di un mistero che scivola inafferrabile. Quello che accade è il movimento stesso di rincorsa in cui non si può che restare, in costante tensione”.

Love and sensuality, from childhood to maturity:  a feminine double mystery in which we share a slightly perverse pain, you and I.  But it is enough to believe in it.  We will find a day, of that you can be certain!

 

Your Valery.

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Erri De Luca. Les poissons ne ferment pas les yeux. Gallimard 2013.

Erri De Luca. I pesci non chiudono gli occhi. Giangiacomo Feltrinelli Editore, Milano.

Présentation de l’oeuvre d’Erri De Luca

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