13 juillet 2013 Salsomaggiore Terme 13 July 2013

Depuis Salsomaggiore Terme,

en compagnie de la Belle C.

Cher Valery,

Comme promis j’ai rédigé une présentation de l’exposition de la Fondation Gianadda que nous avons visitée ensemble. J’ai aussi rencontré plusieurs membres de la famille dont je veux faire le portrait. Mon amie Pascale Lismonde m’a aidé dans ce travail. Nous nous retrouvons à Spa.

A très bientôt.

Charles Joseph

 

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Derrière le masque : Modigliani à Martigny

J’ai commencé la visite de l’exposition en examinant les photographies d’Amadeo Modigliani à Paris. Elles révèlent une fascinante élégance de la pauvreté, comme si un marin livournais avait débarqué dans la capitale française en considérant la ville comme un port aussi multiculturel et libre que sa ville natale pouvait l’être, avec toute la beauté de la Méditerranée sépharade. Des godasses épaisses et une tête d’ange toscan. Sa silhouette déliée s’affine peu à peu. Il s’est consumé de l’intérieur. Il a flambé en dedans, mais sa tête reste élancée ; elle monte déjà vers le ciel, comme celle de ses modèles.

J’ai commencé par ce visage dont la photographie porte témoignage, seul ou à côté de ses amis parisiens, jamais à côté de ses femmes ou de ses modèles, homme parmi les mâles, en souvenir du film où Gérard Philippe en 1958 incarne ses colères violentes et ses incertitudes amoureuses aux côtés de Lili Palmer (Béatrice Hastings) et Anouk Aimée (Jeanne Hébuterne). Le film était intitulé « Les Amants de Montparnasse ». Curieusement, mes parents m’ont amené le voir quand j’étais à peine adolescent lors d’une rétrospective de Gérard Philippe alors qu’il y avait encore là un petit parfum de scandale. J’avais douze ans. Je ne peux pas, depuis, me promener dans Montparnasse sans que ce film me colle à la peau et que je m’attende à rencontrer des survivants aux yeux transparents.

Mes amis, artistes ou non, qui ont eu la chance d’y avoir leur atelier : Avenue Coty ou rue Campagne Première, rue du Montparnasse ou rue d’Assas n’ont fait que renforcer l’épaisseur du masque que je porte quand je viens y marcher. De même, Amadeo et Gérard se superposent en permanence dans mon souvenir. Je célèbre le passage du temps sans transition : début du XXe siècle, moitié du XXe siècle, début du siècle actuel. A ton âge, cette gymnastique n’a plus rien de nostalgique, au mien elle l’est encore.

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Lorsque Modigliani arrive, Paris habite un monde qui attend la guerre puis qui s’y plonge tout entier. Les artistes qui se sont reconnus et assemblés secouent toutes les traditions en passant sans transition dans le premier grand drame d’un XXe siècle inquiet. Ce sont des passeurs, ils hybrident des cultures sans aucun complexe. Ils parlent toutes les langues, autant avec leurs mains, leurs pinceaux et leurs ciseaux, qu’avec leur manière d’être. Ils se regardent sans s’imiter, tout en réclamant des influences amicales. J’aurais aimé entendre Modigliani et Brancusi dialoguer ou bien encore se taire, côte à côte et tailler la pierre ou le bois.

Je retrouve ainsi à Martigny dans la même salle la « Tête de femme au chignon » taillée dans le grès en 1911, mais aussi le portrait de Jeanne assise de 1918. Le nu couché de 1916 revient se placer pour sa part dans le dialogue avec la Vénus d’Urbino qu’avait instauré Omar Calabrese à Bruxelles en 2003-2004. Comme si pour être heureux, on devait avoir un rendez-vous régulier avec les œuvres que l’on aime, dans cette compagnie fraternelle où Mademoiselle Pogamy, les sculptures de Henri Laurens, les toiles de Fernand Léger m’offrent leur connivence.

Les trois œuvres d’Amadeo que je viens de désigner, à elles seules – et elles ne sont pas seules, m’apportent en effet beaucoup de bonheur. En 1918 Jeanne, la tête inclinée, les cheveux défaits regarde son amant et nous regarde. Elle fait partie de sa vie et de la nôtre. En 1919, dans ce magnifique allongement de Jeanne au chapeau, ses yeux transparents regardent par contre seulement l’histoire de la peinture. Elle rejoint les vierges de Simone Martini ou de Domenico Beccafumi qui se protègent de l’ange, ramènent leur bras sur la poitrine, rajustent pudiquement leur corsage, tout en se sachant déjà choisies par le destin. Elles ne veulent pas accepter leur maternité prochaine et semblent pressentir un drame fondateur qui va déchirer leur amour de mère. Femmes destinées au sacrifice, pour la rédemption des hommes. Un an après, la jeune femme enceinte va se défenestrer pour ne pas survivre à son amant.

Les drames n’expliquent pas la peinture, ils la précèdent et l’accompagnent. Le choc esthétique est aussi un choc émotionnel. Quoi d’autre, sinon ? Je ne cherche pas à collectionner les expositions, tu le sais. Juste à voir et revoir ces icônes qui témoignent, au-delà de la représentation, d’un dialogue avec quelque chose, ailleurs, derrière le mur, ou derrière la toile.

Je n’ai pas vécu dans cette époque où des barbares ont pourtant créé nos yeux et altéré notre sens de la perspective, bien au-delà du musée où on les a emprisonnés.

Je regarde pourtant le monde qui m’entoure avec eux et par eux, tous les jours. Ils m’ont offert des masques, Modigliani le premier, Picasso, Gris et Braque avec lui. Je suis heureux de les emporter avec moi et de les porter.

 

From Salsomaggiore Terme,

travelling with the Beautiful C.

Dear Valery,

As promised I drafted a presentation of the exhibition of the Foundation Gianadda that we visited together. I also met several members of the family of whom I want to write a portrait. My friend Pascale Lismonde helped me in this work. We’ll meet in Spa.

See you very soon.

 

Charles Joseph

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Behind the Mask: Modigliani in Martigny

I began the tour of the exhibition by examining photographs of Amadeo Modigliani in Paris.  They portray a fascinating elegance in poverty, as though a livornese mariner had disembarked in the capital, seeing the town like a port as multicultural and free as his home town could be, with all the beauty of the Sephardic Mediterranean.  Heavy shoes and the face of a Tuscan angel:  little by little, his slender silhouette becomes more emaciated.  He is consumed from within.  He burns on the inside, but his head remains slim, craned towards the sky, like those of his models.

I began with this face, of which the photographs tells a story, alone or alongside his Parisian friends, never with his women or models: a man among men, in memory of Gérard Philippe’s 1958 film, which incarnates his violent rage and romantic insecurities by the side of Lili Palmer (Beatrice Hastings) and Anouk Aimée (Jeanne Hébuterne).  The film was called “The Lovers of Montparnasse”. Curiously, my parents took me to see it during a tribute festival to Gérard Philippe when there was still a slight hint of a scandal around it. I was twelve years old.  Since then, I have not been able to walk through Montparnasse without the film clinging to my skin, and without expecting to come across transparent-eyed survivors of it.

My friends, artists or not, who have had the fortune of having their studio there – Avenue Coty or rue Campagne Première, rue du Montparnasse or rue d’Assas – have only increased the size of the mask that I wear when I walk around that place.  Likewise, Amadeo and Gérard constantly appear in my memory.  I celebrate the seamless passing of time: beginning of the 20th Century, mid-20th Century and beginning of the current century.  I know that at your age, this feat is nothing nostalgic anymore but at mine, it is not the same feeling.

When Modligiani arrived, Paris inhabited a world awaiting the war into which it was to plunge head first.  The artists that met and assembled shook off all traditions by passing straight into the first great drama of an anxious 20th Century.  These were smugglers; they formed hybrid cultures quite naturally.  They spoke all languages, as much with their hands, brushes and chisels as with their way of life.  They observed each other without imitating each other, all the while noting the influences of their friends. I would have loved to hear Modigliani and Brancusi conversing, or rather not speaking, side by side, sculpting stone or wood.

Then, in the same room, I rediscover the “Tête de femme au chignon”, sculpted out of sandstone in 1911, as well as the portrait of Jeanne sitting in 1918. The ‘nu couché’ in 1916, for its part, returns to show its dialogue with the Venus of Urbino that Omar Calabrese initiated in Brussels in 2003 to 2004. As if to be happy, one must regularly meet with the works of art one loves, in this brotherly company where Mademoiselle Pogamy, the sculptures of Henri Laurens, the canvases of Fernand Léger speak to me.

The three pieces by Amadeo that I have cited alone – and they are not alone – indeed bring me a great amount of happiness. In 1918, Jeanne, with her head tilted and hair down, watches her lover and watches us. She is part of his life and ours. In 1919, in the magnificent elongation of Jeanne au chapeau, on the other hand, her transparent eyes only look out at the history of painting. It joins the virgins, of Simone Martini or Domenico Beccafumi, shielding themselves from the angel, pulling their arm over their chest, modestly readjusting their bodices, all the while knowing already that they have been chosen by fate. They do not want to accept their coming maternity, and seem to sense the coming drama that is to break their maternal heart into pieces. Women destined to sacrifice, for the redemption of men. A year later, the young pregnant woman was to throw herself out of a window, so as to not survive her lover.

The dramas do not explain the painting; they precede it and go along with it. An aesthetic shock is also an emotional shock. What else, if it is not so? I am not looking to collect exhibitions, just to see again and again these icons that tell, beyond their representation, of a dialogue with something beyond, behind the wall, or behind the canvas.

I did not live in the era when barbarians however created our eyes and altered our sense of perspective, well beyond the museum where they have been imprisoned.

I watch the world around me, however, with them and through them every day. They have given me masks: Modigliani first; Picasso, Gris and Braque along with him. I am happy to carry them with me and wear them.

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