7 août 2013 Strasbourg 7 August 2013

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La pianiste

A propos de « La pianiste »

Pour Clara

 

Georg m’a signalé le travail avant-gardiste d’Elfriede Jelinek sur les littératures clandestines.

« Quand je publie sur le Net, le texte m’appartient, et il continue à m’appartenir. Ce dialogue entre un appareil et moi-même a quelque chose de très privé pour moi. En même temps tous ceux qui veulent y accéder peuvent y accéder. Ce mélange privé-public m’a fasciné depuis le début. Au fond je ne veux pas lâcher ce qui est à moi, et de cette manière j’ai le sentiment que je peux manger le gâteau tout en le conservant. »

J’ai trouvé son site et certaines traductions de son travail. Je vais continuer dans cette direction. Mais en relisant ses textes, j’ai tout de suite pensé à toi et j’ai sorti « La pianiste » de ma bibliothèque. Je ne sais pas si je dois te recommander de le lire et tout en même temps, je brûle d’avoir ton avis à ce sujet. Si j’hésite, c’est que ce texte est désespérant et incisif, acharné et suicidaire. Je ne voudrais pas que cela t’affecte trop. Mais qui me donnera la clef de cette vision assombrie et maniaque du rapport à la musique?

Au fond le résumé de la vie de l’héroïne est simple : « A trente-six ans, elle ne boit pas, ne fume pas et dort encore dans le lit de sa mère. Promise à une carrière de pianiste internationale, asphyxiée par les ambitions maternelles, elle est devenue simple professeur. Elle se plait à fréquenter les peep-shows et les bois du Prater à ses heures perdues. » De quoi donner envie de refermer immédiatement le livre et de le ranger à jamais ; n’est-ce pas ?

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Mais lorsque je l’ai ouvert pour la première fois, je n’ai pas pu arrêter de le lire pendant pratiquement deux jours. Je ne te connaissais pas encore. Des questions ont surgi que je n’ai pas pu résoudre. Elles sont toujours là, enfermées dans un cabinet noir et elles viennent tout soudain d’en sortir.

 
Je sais, tu me l’as dit, que tu avais dû mesurer la « Douleur » en janvier et février dernier avant de recommencer à achever d’interpréter un morceau de Robert Schumann d’un seul élan. La douleur – et ce mot est encore plus fort en allemand qu’en français – qui amène Robert à composer avec ou contre les esprits – qui sait – dans les « Variations Geisterthema » et de croire dialoguer avec les anges.

« La douleur de Beethoven, la douleur de Mozart, la douleur de Schumann, la douleur de Bruckner, la douleur de Wagner. Ces douleurs sont à présent sa propriété exclusive, quant à lui c’est Pöschl, propriétaire d’une fabrique de chaussures ou Batzler, grossiste en matériaux de construction. Beethoven actionne les leviers de la terreur, eux en revanche terrorisent leur personnel. Une doctoresse est depuis longtemps à tu et à toi avec la douleur. Elle sonde depuis dix ans le suprême mystère du Requiem de Mozart, sans avoir jusqu’ici avancé d’un pouce, car cette œuvre est insondable. Comment pourrions-nous la comprendre ?…La naissance d’une œuvre est inexplicable ! » J’allais dire sans l’aide du mystère un peu magique, un peu trop convenu que met en scène le cinéaste : « Pour ce requiem un acompte a été versé par un mystérieux individu drapé dans une pèlerine noire….c’était la Mort en personne ! »

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Amadeus

Et ELLE, Erika, la créature de Jelinek qui sait, parce qu’elle les interprète tous, ces compositeurs qui ont souffert, qu’elle sait mieux que tout ce peuple méprisable qui remue autour d’elle vainement, comment venger ses idoles en martyrisant à petits coups ceux qui passent à sa portée et tout particulièrement ses élèves. Elfriede Jelinek est un passeur des passions vengeresses qu’elle grossit à plaisir au point d’en faire des mythes.

 
Je te sens tellement loin de cela. A l’opposé même. Je sais que tu as recopié la réponse clandestine de Clara à Robert le 16 août 1837 :

« Vous voulez que je dise ce petit mot tout simple : « oui », ce tout petit mot prodigieusement important ! Mais un cœur comme le mien, aussi rempli d’amour, peut-il ne pas dire oui alors que toute son âme est d’accord pour le prononcer, et que du fond de moi-même, je vous dis à l’oreille oui et pour l’éternité ». la candeur, pour vaincre le Malheur et la Douleur. On sait cependant qui a gagné.

Seules trois générations vous séparent. De cet échange de promesses entre les deux futurs époux jusqu’à la promesse que tu as faite à Georg de rejouer ; c’est si peu et pourtant des mondes qui semblent incompatibles vous retiennent de chaque côté du miroir. Mais vous vous ressemblez tellement que je pense parfois que les deux Clara se parlent en permanence, que vous communiquez en jouant à l’unisson les notes tourmentées de celui que vous avez fini par partager !

 
Je ne te demande aucun secret. Je voulais simplement te dire que j’aimerais que parfois tu m’expliques comment un son aussi mystérieux peut venir nous rejoindre grâce à toi depuis un espace si peu matériel.
Tu as bien compris que l’EDITEUR savait que tu voyageais déjà dans le temps, que tu savais traverser le miroir, avant même que tu te laisses convaincre à Vichy que nous te donnions d’autres armes que le toucher du piano pour satisfaire ta curiosité. Mais était-ce vraiment nécessaire ?
Je ne serais pas fâché si tu ne me réponds pas. Tu m’as déjà répondu en chantant. Je t’envoie néanmoins ce livre dans ta bibliothèque virtuelle.
Valery

 

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The piano teacher

 

 

On The Piano Teacher

For Clara

Georg pointed me in the direction of Elfriede Jelinek and her avant-garde work on underground literature:

When I publish online, the text belongs to me and continues to belong to me. The dialogue between a machine and myself is a very private thing for me. At the same time, all those who wish to access it can do so. This mix between public and private has fascinated me since the beginning. At the end of the day, I do not want to let go of what is mine, and this way I can have my cake and eat it too.

I found her website and translations of some of her work, so I am going to continue down this path. However, when I read her work again, I immediately thought of you and picked out ‘The Piano Teacher‘ from my library. I do not know if I should recommend it to you and yet, at the same time, I am burning to know your opinion on it. If I am hesitant, it is because the text is distressing and cutting, unremitting and self-destructive. I would not want it to affect you too much, but who else will give me an insight into the dark and manic relationship with music?
All in all, the summary of the heroine’s life is simple: ‘At thirty-six years old, she does not drink, does not smoke, and still sleeps in her mother’s bed. Destined for a career as a world-renowned pianist, suffocated by ambitions of motherhood, she became a simple teacher. She likes to frequent peep-shows and the woods in Prater park in her off hours.’ That is enough to close the book immediately and put it away forever, is it not?

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However, when I opened it for the first time, I could not put it down for practically two days. I had not met you yet. Questions arose which I could not answer. They are still there, locked away in a dark cabinet and, all of a sudden, they have come back out.
I know – you told me so – that you had to get the hang of “La Douleur” in January and February, before trying again to perform a Robert Schumann piece in one go. La Douleur – and this word is even stronger in German than in French – which led Robert to compose, with or against (who knows) the spirits in Geistervariationen, and to believe that he was talking to angels.

Beethoven’s pain, Mozart’s pain, Schumann’s pain, Bruckner’s pain, Wagner’s pain. These pains are at present his exclusive property; as for him, he is Pöschl, a shoe factory owner or Batzler, a seller of construction materials. Beethoven pulls the levers of terror; they, however, terrorise their staff. A female doctor has long been on first name terms with pain. For ten years, she has examined the supreme mystery of Mozart’s requiem, without until now making any progress, for this piece is un-examinable. How could we comprehend it? The birth of a piece is inexplicable!’ I was going to say without the aid of the slightly magical, a bit too convenient mystery which filmmakers put before the camera: ‘For this requiem, a deposit was made by a mysterious individual draped in a black cloak… it was Death personified!

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Amadeus

 

And SHE, Erika, Jelinek’s creature who knows, because she plays them all, these composers who have suffered, who she knows better than all those despicable people who float vainly around her, as though avenging her idols, and tortures those who pass by her door, in particular her pupils. Elfriede Jelinek is a dealer of vengeful passion which she expands for fun, so much so as to make myths out of them.
I sense that you are so far from that; polar opposite, even. I know that you copied Clara’s secret response to Robert on 16 August 1837:

You want me to say this simple little word: “yes”, this prodigiously important little word! Yet a heart such as mine, so filled with love, can it not say yes when all one’s soul wants to say it, and that from deep within myself, I say into your ear yes and for eternity.’ Innocence to defeat Misery and Pain. We know, however, which one won.

You are separated by only three generations. From this exchange of promises made between the two future spouses to the promise that you have made to Georg to play again. The gap is that short, and yet seemingly incompatible worlds hold you on either side of the mirror. However, you resemble each other so much that I sometimes think that the two Claras speak to each other constantly, that you communicate by playing in union the tortured notes of he who you two have ended up sharing!
I ask no secret from you. I simply wanted to tell you that I would love for you to sometimes explain to me how such a mysterious sound can come to us, thanks to you, from such an intangible space.
You know that the PUBLISHER was already aware that you were already travelling in time, that you were able to pass through the mirror. Before Vichy, even, when you were persuaded that we would give you other weapons than the piano keys to satisfy your curiosity. Was that really necessary, though?

 

I would not be angry if you did not reply to me. You have already answered by singing. Nevertheless, I am sending this book to your virtual library.

Valery

 

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