11 août 2013 – Evian-les-Bains – 11 August 2013

A propos du quatrième mur de Sorj Chalandon,

Pour Georg,

J’ai beaucoup apprécié notre conversation à propos d’Albert Londres. C’est en effet une véritable figure symbolique pour tous les journalistes et les écrivains d’aujourd’hui et au-delà. Je comprends bien qu’il soit devenu aussi vite un compagnon de route et j’imagine parfaitement qu’il a reçu l’accord de l’EDITEUR qui a dû de ce fait trouver très vite une incarnation contemporaine.

Albert de l’Aubette va vivre ainsi en indépendant dans son propre espace-temps et tu le rencontreras plus d’une fois sur ta propre route ; mais heureusement nous pourrons tous lire ses messages. Pour rester dans les environs des reporters écrivains qui ont suivi son exemple, je t’adresse une épreuve d’un livre qui va sortir dans quelques semaines et que l’EDITEUR vient de m’adresser.

Chalandon, ce n’est pas un hasard a reçu le Prix Albert Londres en 1988. Je voulais d’abord envoyer le livre à Charles Joseph, mais ce roman est trop proche de sa propre histoire familiale pour que je le lui donne tout de suite. Je ne sais pas s’il le trouvera lui-même ou bien s’il a réussi à tout évacuer de sa mémoire dans un deuil douloureux fait de conquêtes éphémères.

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Albert Londres

Je me souvenais de l’Antigone de Jean Anouilh quand le sujet est venu en classe de français. A peine vingt années après que la pièce eut été créée, en pleine guerre. Nous vivions dans l’illusion de la paix, dans l’aube d’une Algérie indépendante. Cette Antigone-là était déjà devenue un classique et nous découvrions avec étonnement les mots qu’Anouilh met dans la bouche de la rebelle. La raison d’état ne nous était pas vraiment familière, mais elle était pourtant évidente dans la politique mise en œuvre par le chef de l’état français qui avait tranché en faveur de l’Indépendance. Les Antigones au teint hâlé étaient mortes, égorgées dans les villages des Aurès. Une autre avait été aveuglée par un attentat dans un immeuble de Paris. Les Antigones toujours exécutées et toujours renaissantes, de tous les côtés, contre tous les pouvoirs. Leur entêtement renaissant toujours, sur toutes les terres brûlées, comme pour préparer la révolte suivante contre l’injustice. Nous avions écouté la leçon avec respect. Il nous restait encore deux années avant de rejoindre l’Université.

Les romans de Sorj Chalandon sont tous magnifiques et tragiques, même ceux qui décrivent humblement l’amour éternel ; ceux-là peut être plus encore que les autres. Mais « Le quatrième mur » qui traverse le temps, depuis les tragédies antiques est sans doute le plus mûr et le plus émouvant. Dans la tragédie il faut un chœur. Il faut qu’Antigone joue son rôle jusqu’au bout entre le chœur et le public, que leur face à face constitue le cadre d’un partage. La communion du théâtre est à ce prix.

Cinq années après la lecture scolaire d’Antigone, je traversais chaque jour le Campus de Jussieu pour chercher des étudiants, pour enseigner des vérités que je pensais éternelles, parcourant avec un étonnement constant ce rassemblement hétéroclite de merguez fumantes, de slogans palestiniens, de slogans israéliens, de revendications tiers-mondistes tracées sur les murs, d’appels à la légalisation de « l’herbe ». Les clochards côtoyaient les idéalistes et les futurs mandarins méprisaient déjà les futurs exclus. La Palestine jouxtait le Chili et la Grèce. Les colonels surgissaient partout. Des compagnons de route des combats qui faisaient suite à la « Guerre des Six Jours » envahissaient de manière impromptue les amphithéâtres, tandis que les clochards et les égarés venaient dormir chaque soir dans les sous-sols labyrinthiques du campus. Nous étions tellement loin des réalités et des vrais combats des Antigones !

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Antogone de Jean Anhouilh. 1944. Décor André Barsacq

 

14 novembre 1973. Ce pourrait être la date précise où commence ce roman. Une date grecque pour un roman qui relie le Liban à Paris : « …les syndicats étudiants de l’Ecole Polytechnique votent la grève des cours. Des centaines d’autres convergent de toutes les écoles, en appelant à la chute de la dictature…Le Grec parlait. L’amphithéâtre se taisait. Nous n’étions pas habitués à cette économie de mots et de gestes. Il racontait comme on se confie, reprenant sa respiration comme au sortir de l’eau. J’ai pensé à de l’asthme. Et donc à Guevara… » C’est par un Grec juif, Samuel Akounis, que tout commence et c’est à Jussieu ; quoi de plus normal !

J’ai l’impression que j’étais là, moi aussi, au début du roman. Un roman qui pourrait se nommer aussi bien « Une Promesse », comme l’un des premiers récits de Chalandon. Mais quelle promesse ? Celle faite par le narrateur au Grec, metteur en scène qui se meurt d’un cancer, d’aller à sa place jusqu’au bout d’un rêve : « Depuis toujours, Sam voulait monter la pièce noire d’Anouilh dans une zone de guerre. Offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin. D’abord il avait pensé à la Grèce apaisée. Mélanger anciens opprimés et anciens oppresseurs… » Mais c’est à Beyrouth, comme dans un théâtre, une scène comme une autre, qu’il choisit de faire la démonstration !

Et puis il y a cette sale guerre, plus sale encore que toutes les autres, non pas par une compétition de l’horreur, mais plus sale parce qu’elle mêle et précipite les uns contre les autres les enfants d’Abraham, là où Abraham a marché avec sa famille dans le croissant fertile : Chrétiens libanais de différentes milices, Chiites et Sunnites, Catholiques arméniens, Chaldéens, Druzes…mais peut-on arrêter ainsi la liste avec des points de suspension quand rien, depuis les années soixante-dix, n’a jamais suspendu l’horreur des identités torturées plus de quelques jours ? Et nous sommes là, aujourd’hui en entassant virtuellement les centaines de milliers de morts syriens.

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Attentat Beyrouth

Comment ouvrir dans ces conditions le quatrième mur, celui qui permet aux spectateurs de prendre la mesure de la tragédie en regardant les masques, sans savoir qui parle derrière le visage grimaçant et figé : ami ou ennemi, victime ou meurtrier… ? Sorj Chalandon est journaliste. Il sait ce que mourir au coin d’une rue veut dire réellement, il connaît dans sa chair le sens du mot fratricide et celui du mot attentat.

J’avais assisté à une autre représentation d’Antigone. C’était à Belgrade en 1995. Ce pays vivait dans l’ombre d’un Père Ubu doublé d’un Créon. Le metteur en scène, Silviu Purcarete avait enfermé son héroïne au milieu de dizaines de personnages noirs, de toutes tailles, chapeaux melons vissés sur la tête et cannes de bambous utilisées comme des échasses. Un chœur sans âge. Intemporel, comme toutes les injustices.

« Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… ».

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Antigone devant le corps de Polynice, huile sur toile de Nikiforos Lytras, 1865, Pinacothèque nationale d’Athènes.

 

 

Re: Sorj Chalandon’s Fourth Wall

For Georg,

 

I very much enjoyed our conversation about Albert Londres. He is indeed a genuine emblem for all journalists and writers today and beyond. I understand that he may have just as quickly become a travelling companion and I can envisage perfectly that the PUBLISHER agreed to it and thus must have had to very quickly find a contemporary incarnation.

Albert from the Aubette will thus go independently in his own space-time, and you will meet him more than once along your own route. Luckily, however, we will both be able to read his messages. Staying in the vein of writer-reporters who followed his example, I am sending you the proofs of a book which will be coming out in the next few weeks, which the PUBLISHER has just sent me.

It was not luck that Chalandon won the Prix Albert Londres in 1988. I at first wanted to send the book to Charles Joseph, but it is too close to his own family history for me to send it to him. I do not know if he will find it himself, or if he has managed to erase it all from his memory in the painful sorrow of short-lived conquests.

I was remembering Jean Anouilh’s Antigone when it came up in French class. Barely 20 years after the piece was created, in the middle of wartime. We were living in the illusion of peace, at the dawn of Algerian independence. That Antigone had already become a classic, and we were discovering with astonishment the words put in the rebel’s mouth by Anouilh. The national interest was not very well-known to us, but it was, however, obvious in the policy implemented by the French head of state, who had come out in favour of independence.

The Antigones with a tanned complexion were dead, their throats slit in the villages of the Aurès mountains. Another had been blinded by an attack in a Paris tower block. Antigones constantly executed and constantly being reborn, from all sides, against all powers. Their constantly reborn doggedness, on every piece of scorched earth, as though preparing for the coming revolt against injustice. We listened respectfully to the lesson. There still remained two years before university.

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Antigone by Jean Anhouilh. 1944. Prologue.

 

Sorj Chalandon’s novels are all magnificent and all tragic, even those which humbly depict eternal love; those perhaps more still than the others. However, The Fourth Wall, which crosses the ages from the ancient tragedies, is without doubt the most mature and the most moving. A choir is needed in a tragedy. Antigone must play her role to the end, between the choir and the public; their encounter must be the context of a division. This is the price to pay for theatrical communion.

Five years after my scholarly reading of Antigone, I would cross the Jussieu Campus every day looking for students, teaching the truths that I thought to be eternal, walking with constant astonishment through this heterogeneous assembly of steaming merguez sausages, Palestinian slogans, Israeli slogans, demands in support of the Third World written on the walls, calls for ‘weed’ to be legalised. Beggars mixed with idealists, and future mandarins were already looking down their noses at the future social outcasts. Palestine juxtaposed Chile and Greece. Colonels popped up everywhere. Travelling companions from the fights which followed the Six-Day War unexpectedly invaded the amphitheatre, while the beggars and lost ones came each night to sleep in the campus’s labyrinthine basements. We were so far away from the realities and real battles of the Antigones!

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Sébastien Norblin. Antigone and Polynice

 

14 November 1973. That could be the precise date on which this novel begins. A Greek date for a novel which connects Lebanon to Paris: “…the Ecole Polytechnique student unions voted to go on strike. Hundreds of others from all the schools converged, calling for the fall of the dictatorship… The Greek was speaking. The amphitheatre was silent. We were not accustomed to such a careful use of words and body language. He told a story like one tells a secret, taking a breath like he was coming up for air. I thought of asthma. And hence of Guevara…” It is through a Greek Jew, Samuel Akounis, that it all begins, and at Jussieu; it is only natural! I feel like I too was there at the beginning of the novel.

A novel that could just as fittingly be called A Promise, like one of Chalandon’s first stories. But what promise? That made by the narrator to the Greek, the producer who died from a form of cancer, to see his dream through in his place: “Since forever, Sam wanted to put on Anouilh’s dark piece in a warzone. To offer a role to each of the belligerents. To make peace on the stage. He had first thought of peaceful Greece. Mixing the former oppressed and former oppressors…” But it is in Beyrouth, like in a theatre, one stage like another, that he chose to put on the demonstration!

And then there is this horrific war, more horrific still than all the others, not through a competition of horror, but more horrid because it mixes up the children of Abraham and pits them against one another, where Abraham walked with his family in the Fertile Crescent: Lebanese Christians of various militias, Shiites and Sunnis, Armenian Catholics, Chaldeans, Druze… can we stop the list there with an ellipsis when, since the 1970s, nothing has ever stopped the horror of tortured identities for more than a few days? And we are there, today, virtually piling up the hundreds of thousands of dead Syrians.

In these conditions, how do you open the fourth wall, that which makes it possible for the audience to gauge the extent of the tragedy by watching the masks, without knowing who is speaking behind the faces with fixed smiles: friend or enemy, victim or killer, etc.? Sorj Chalandon is a journalist. He knows what dying on a street corner really means, he knows in his bones the meanings of the words fratricide and attack.

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Oedipus by Silviu Purcarete

 

I attended another performance of Antigone. It was in Belgrade in 1995. The country was living in the shadow of Père Ubu as well as Creon. The producer, Silviu Purcarete, had enclosed his heroin in the middle of dozens of black characters, of all sizes, bowler hats nailed onto their heads and using bamboo canes as stilts. An ageless choir. Timeless, like all injustice.

“She thinks that she is going to die, the she is young and that she too would have quite liked to live. But there is nothing to be done. She is called Antigone and she shall have to play her role through to the end”.

Du même auteur. From the same author.

Mon traître.

La légende de nos pères.

 

 

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7 août 2013 Strasbourg 7 August 2013

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La pianiste

A propos de « La pianiste »

Pour Clara

 

Georg m’a signalé le travail avant-gardiste d’Elfriede Jelinek sur les littératures clandestines.

« Quand je publie sur le Net, le texte m’appartient, et il continue à m’appartenir. Ce dialogue entre un appareil et moi-même a quelque chose de très privé pour moi. En même temps tous ceux qui veulent y accéder peuvent y accéder. Ce mélange privé-public m’a fasciné depuis le début. Au fond je ne veux pas lâcher ce qui est à moi, et de cette manière j’ai le sentiment que je peux manger le gâteau tout en le conservant. »

J’ai trouvé son site et certaines traductions de son travail. Je vais continuer dans cette direction. Mais en relisant ses textes, j’ai tout de suite pensé à toi et j’ai sorti « La pianiste » de ma bibliothèque. Je ne sais pas si je dois te recommander de le lire et tout en même temps, je brûle d’avoir ton avis à ce sujet. Si j’hésite, c’est que ce texte est désespérant et incisif, acharné et suicidaire. Je ne voudrais pas que cela t’affecte trop. Mais qui me donnera la clef de cette vision assombrie et maniaque du rapport à la musique?

Au fond le résumé de la vie de l’héroïne est simple : « A trente-six ans, elle ne boit pas, ne fume pas et dort encore dans le lit de sa mère. Promise à une carrière de pianiste internationale, asphyxiée par les ambitions maternelles, elle est devenue simple professeur. Elle se plait à fréquenter les peep-shows et les bois du Prater à ses heures perdues. » De quoi donner envie de refermer immédiatement le livre et de le ranger à jamais ; n’est-ce pas ?

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Mais lorsque je l’ai ouvert pour la première fois, je n’ai pas pu arrêter de le lire pendant pratiquement deux jours. Je ne te connaissais pas encore. Des questions ont surgi que je n’ai pas pu résoudre. Elles sont toujours là, enfermées dans un cabinet noir et elles viennent tout soudain d’en sortir.

 
Je sais, tu me l’as dit, que tu avais dû mesurer la « Douleur » en janvier et février dernier avant de recommencer à achever d’interpréter un morceau de Robert Schumann d’un seul élan. La douleur – et ce mot est encore plus fort en allemand qu’en français – qui amène Robert à composer avec ou contre les esprits – qui sait – dans les « Variations Geisterthema » et de croire dialoguer avec les anges.

« La douleur de Beethoven, la douleur de Mozart, la douleur de Schumann, la douleur de Bruckner, la douleur de Wagner. Ces douleurs sont à présent sa propriété exclusive, quant à lui c’est Pöschl, propriétaire d’une fabrique de chaussures ou Batzler, grossiste en matériaux de construction. Beethoven actionne les leviers de la terreur, eux en revanche terrorisent leur personnel. Une doctoresse est depuis longtemps à tu et à toi avec la douleur. Elle sonde depuis dix ans le suprême mystère du Requiem de Mozart, sans avoir jusqu’ici avancé d’un pouce, car cette œuvre est insondable. Comment pourrions-nous la comprendre ?…La naissance d’une œuvre est inexplicable ! » J’allais dire sans l’aide du mystère un peu magique, un peu trop convenu que met en scène le cinéaste : « Pour ce requiem un acompte a été versé par un mystérieux individu drapé dans une pèlerine noire….c’était la Mort en personne ! »

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Amadeus

Et ELLE, Erika, la créature de Jelinek qui sait, parce qu’elle les interprète tous, ces compositeurs qui ont souffert, qu’elle sait mieux que tout ce peuple méprisable qui remue autour d’elle vainement, comment venger ses idoles en martyrisant à petits coups ceux qui passent à sa portée et tout particulièrement ses élèves. Elfriede Jelinek est un passeur des passions vengeresses qu’elle grossit à plaisir au point d’en faire des mythes.

 
Je te sens tellement loin de cela. A l’opposé même. Je sais que tu as recopié la réponse clandestine de Clara à Robert le 16 août 1837 :

« Vous voulez que je dise ce petit mot tout simple : « oui », ce tout petit mot prodigieusement important ! Mais un cœur comme le mien, aussi rempli d’amour, peut-il ne pas dire oui alors que toute son âme est d’accord pour le prononcer, et que du fond de moi-même, je vous dis à l’oreille oui et pour l’éternité ». la candeur, pour vaincre le Malheur et la Douleur. On sait cependant qui a gagné.

Seules trois générations vous séparent. De cet échange de promesses entre les deux futurs époux jusqu’à la promesse que tu as faite à Georg de rejouer ; c’est si peu et pourtant des mondes qui semblent incompatibles vous retiennent de chaque côté du miroir. Mais vous vous ressemblez tellement que je pense parfois que les deux Clara se parlent en permanence, que vous communiquez en jouant à l’unisson les notes tourmentées de celui que vous avez fini par partager !

 
Je ne te demande aucun secret. Je voulais simplement te dire que j’aimerais que parfois tu m’expliques comment un son aussi mystérieux peut venir nous rejoindre grâce à toi depuis un espace si peu matériel.
Tu as bien compris que l’EDITEUR savait que tu voyageais déjà dans le temps, que tu savais traverser le miroir, avant même que tu te laisses convaincre à Vichy que nous te donnions d’autres armes que le toucher du piano pour satisfaire ta curiosité. Mais était-ce vraiment nécessaire ?
Je ne serais pas fâché si tu ne me réponds pas. Tu m’as déjà répondu en chantant. Je t’envoie néanmoins ce livre dans ta bibliothèque virtuelle.
Valery

 

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The piano teacher

 

 

On The Piano Teacher

For Clara

Georg pointed me in the direction of Elfriede Jelinek and her avant-garde work on underground literature:

When I publish online, the text belongs to me and continues to belong to me. The dialogue between a machine and myself is a very private thing for me. At the same time, all those who wish to access it can do so. This mix between public and private has fascinated me since the beginning. At the end of the day, I do not want to let go of what is mine, and this way I can have my cake and eat it too.

I found her website and translations of some of her work, so I am going to continue down this path. However, when I read her work again, I immediately thought of you and picked out ‘The Piano Teacher‘ from my library. I do not know if I should recommend it to you and yet, at the same time, I am burning to know your opinion on it. If I am hesitant, it is because the text is distressing and cutting, unremitting and self-destructive. I would not want it to affect you too much, but who else will give me an insight into the dark and manic relationship with music?
All in all, the summary of the heroine’s life is simple: ‘At thirty-six years old, she does not drink, does not smoke, and still sleeps in her mother’s bed. Destined for a career as a world-renowned pianist, suffocated by ambitions of motherhood, she became a simple teacher. She likes to frequent peep-shows and the woods in Prater park in her off hours.’ That is enough to close the book immediately and put it away forever, is it not?

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However, when I opened it for the first time, I could not put it down for practically two days. I had not met you yet. Questions arose which I could not answer. They are still there, locked away in a dark cabinet and, all of a sudden, they have come back out.
I know – you told me so – that you had to get the hang of “La Douleur” in January and February, before trying again to perform a Robert Schumann piece in one go. La Douleur – and this word is even stronger in German than in French – which led Robert to compose, with or against (who knows) the spirits in Geistervariationen, and to believe that he was talking to angels.

Beethoven’s pain, Mozart’s pain, Schumann’s pain, Bruckner’s pain, Wagner’s pain. These pains are at present his exclusive property; as for him, he is Pöschl, a shoe factory owner or Batzler, a seller of construction materials. Beethoven pulls the levers of terror; they, however, terrorise their staff. A female doctor has long been on first name terms with pain. For ten years, she has examined the supreme mystery of Mozart’s requiem, without until now making any progress, for this piece is un-examinable. How could we comprehend it? The birth of a piece is inexplicable!’ I was going to say without the aid of the slightly magical, a bit too convenient mystery which filmmakers put before the camera: ‘For this requiem, a deposit was made by a mysterious individual draped in a black cloak… it was Death personified!

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Amadeus

 

And SHE, Erika, Jelinek’s creature who knows, because she plays them all, these composers who have suffered, who she knows better than all those despicable people who float vainly around her, as though avenging her idols, and tortures those who pass by her door, in particular her pupils. Elfriede Jelinek is a dealer of vengeful passion which she expands for fun, so much so as to make myths out of them.
I sense that you are so far from that; polar opposite, even. I know that you copied Clara’s secret response to Robert on 16 August 1837:

You want me to say this simple little word: “yes”, this prodigiously important little word! Yet a heart such as mine, so filled with love, can it not say yes when all one’s soul wants to say it, and that from deep within myself, I say into your ear yes and for eternity.’ Innocence to defeat Misery and Pain. We know, however, which one won.

You are separated by only three generations. From this exchange of promises made between the two future spouses to the promise that you have made to Georg to play again. The gap is that short, and yet seemingly incompatible worlds hold you on either side of the mirror. However, you resemble each other so much that I sometimes think that the two Claras speak to each other constantly, that you communicate by playing in union the tortured notes of he who you two have ended up sharing!
I ask no secret from you. I simply wanted to tell you that I would love for you to sometimes explain to me how such a mysterious sound can come to us, thanks to you, from such an intangible space.
You know that the PUBLISHER was already aware that you were already travelling in time, that you were able to pass through the mirror. Before Vichy, even, when you were persuaded that we would give you other weapons than the piano keys to satisfy your curiosity. Was that really necessary, though?

 

I would not be angry if you did not reply to me. You have already answered by singing. Nevertheless, I am sending this book to your virtual library.

Valery

 

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20 juillet 2013 Strasbourg 20 July 2013

Cher Valery,

Vous trouverez ci-joint trois romans de Jane Austen à ranger bien soigneusement dans votre bibliothèque virtuelle. Cela vous servira à préparer une rencontre virtuelle avec Jane Austen. Selon toute probabilité, il est prévu que vous arriviez tous à Bath en mars 2015, alors il me semble que, bien qu’on ait le temps, il n’est pas inutile que vous vous y prépariez. Vous avez beaucoup de voyages en train à effectuer dans le mois qui vient car je ne tiens pas à ce que vous gaspilliez les « flash travels » à tort et à travers. Et puis vous devez passer du temps à entraîner vos compagnons. C’est une priorité !

J’ai fait un relevé précis des lieux décrits ou habités par Jane Austen à Bath et à Lyme Regis. Cela vous aidera à l’interroger. Bonne lecture.

Bath mars 2012 029

En bref : Dans « NorthangerAbbey », le premier roman de Jane Austen, on assiste à l’enthousiasme de l’héroïne qui rêvait de venir habiter quelque temps dans l’agréable demeure choisie par le couple Allen qui l’a invitée :

They arrived in Bath. Catherine was all eager delight; her eyes were here, there, everywhere, as they approached its fine and striking environs, and afterwards drove through those streets which conducted them to the hotel. She was come to be happy, and she felt happy already. They were soon settled in comfortable lodgings in Pultney Street”.

Mais il se passera un certain temps avant que les amitiés ne se nouent, que les amours ne prennent leur essor, que les bals ne deviennent des lieux du plaisir partagé, qu’une société fermée s’ouvre à de nouveaux arrivants provinciaux, tandis que le shopping et la prise des eaux prendront  l’effet d’un rite quotidien :

« Every morning now brought its regular duties — shops were to be visited; some new part of the town to be looked at; and the pump-room to be attended, where they paraded up and down for an hour, looking at everybody and speaking to no one. The wish of a numerous acquaintance in Bath was still uppermost with Mrs. Allen, and she repeated it after every fresh proof, which every morning brought, of her knowing nobody at all.

Le plus bel ensemble immobilier de Bath est certainement « The Royal Crescent ». Ce lieu de promenade était déjà un must du temps de Jane Austen. Situé sur la partie haute de Bath, on y découvre la ville entière sans aucun obstacle pour la vue. Cette disposition unique tient au fait des restrictions de construction qui ont été imposées par les baux originaux. En 1968, le Major Bernard Cayzer a fait l’acquisition du N°1 royal Crescent et l’a présenté au « Bath Preservation Trust » qui en a effectué la restauration en utilisant uniquement des matières et matériaux conçus au XVIIIe siècle. Devenu sans conteste le N°1 des musées de Bath, il offre une véritable découverte de la vie à l’époque géorgienne dans une résidence élégante. Chaque pièce constitue un exemple séduisant décoré de meubles, peintures et tissus authentiques. Il a ré-ouvert au mois de juin après une nouvelle restauration.

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Il s’agit bien entendu d’un lieu de promenade idéal pour l’héroïne de Jane Austen dans “Northanger Abbey“:

As soon as divine service was over, the Thorpes and Allens eagerly joined each other; and after staying long enough in the pump–room to discover that the crowd was insupportable, and that there was not a genteel face to be seen, which everybody discovers every Sunday throughout the season, they hastened away to the Crescent, to breathe the fresh air of better company. Here Catherine and Isabella, arm in arm, again tasted the sweets of friendship in an unreserved conversation; they talked much, and with much enjoyment; but again was Catherine disappointed in her hope of re-seeing her partner…”

Je ne peux que vous recommander de pratiquer également des comparaisons. Les auteurs aiment bien qu’on rentre dans un éloge de leur style ! Je vous donne un exemple à situer entre le Flaubert de “L’Education sentimentale” et le constat de raison dans le doux balancement des mots de la part de Jane Austen dans « Persuasion » quand elle atteint elle-même cet âge un peu fatal pour envisager encore de pouvoir se marier, à cette époque où le bon parti est une denrée précieuse. L’âge, une denrée rare à cette époque où on vieillit prématurément par rapport aux temps présent. La différence d’âge est donc d’autant plus pesante.

« Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda. Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu. »

« It sometimes happens, that a woman is handsomer at twenty-nine than she was ten years before; and, generally speaking, if there has been neither ill health nor anxiety, it is a time of life at which scarcely any charm is lost. It was so with Elisabeth; still the same handsome Miss Elliot that she had begun to be thirteen years ago; and Sir Walter might be excused, therefore, in forgetting her age, or, at least, be deemed half a fool, for thinking himself and Elisabeth as blooming as ever, amidst the wreck of the good looks of everybody else; for he could plainly see how all the rest of his family and acquaintance were growing.”

Et je vous laisse méditer sur le passage du temps…

Bien à vous.

Votre commanditaire.

L’EDITEUR

 

Dear Valery,

You will find attached three Jane Austen’s novels to be very carefully tidied up in your electronic library. It will serve you to prepare a virtual meeting with Jane Austen. In all probability, it is planned that you arrive all at Bath in March, 2015, then it seems to me that, although we have time, it is not useless that you get ready for it. You have many train journeys within the next month because I do not want you wasted ‘flash travels‘ wildly. And then you have to spend time to train your companions. This is a priority!

I made a precise statement of places described or lived by Jane Austen in Bath and to Lyme Regis. It will help you to question her.

In brief : In ‘Northanger Abbey‘, Jane Austen’s first novel, we witness the enthusiasm of the heroin who dreamed to come and spend some time in the pleasant lodgings chosen by the Allen couple who had invited her:

They arrived in Bath. Catherine was all eager delight; her eyes were here, there, everywhere, as they approached its fine and striking environs, and afterwards drove through those streets which conducted them to the hotel. She was come to be happy, and she felt happy already. They were soon settled in comfortable lodgings in Pultney Street”.

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But it will be some time before friendships develop, before romances soar, before the dance halls become places of shared enjoyment and before a closed society opens up to new arrivals from the countryside, when shopping and taking the waters become daily routine:

« Every morning now brought its regular duties — shops were to be visited; some new part of the town to be looked at; and the pump-room to be attended, where they paraded up and down for an hour, looking at everybody and speaking to no one. The wish of a numerous acquaintance in Bath was still uppermost with Mrs. Allen, and she repeated it after every fresh proof, which every morning brought, of her knowing nobody at all.”

The most magnificent estate in Bath is certainly ‘The Royal Crescent’. Jane Austen referred to only as The Crescent. It was, and still is, a pleasant place to promenade. It has wonderful views across the city, being part of the upper town, due to the open prospect it commands. The lack of building immediately before it was due to the building restrictions imposed in the original leases for the site.

In 1968, Major Bernard Cayzer purchased N°1 Royal Crescent and presented it to the ‘Bath Preservation Trust, who restored the house using only materials available in the 18th century. Now one of the Bath’s leading museums N°1 provides an opportunity for modern-day visitors to experience what life was like inside these elegant residences. Each room is an exquisite example of Georgian interior design with authentic furniture, painting and textiles. It re-opened last June after a second restoration phase.

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This is of course an ideal promenade for the character written by Jane Austen in ‘Northanger Abbey’:

As soon as divine service was over, the Thorpes and Allens eagerly joined each other; and after staying long enough in the pump–room to discover that the crowd was insupportable, and that there was not a genteel face to be seen, which everybody discovers every Sunday throughout the season, they hastened away to the Crescent, to breathe the fresh air of better company. Here Catherine and Isabella, arm in arm, again tasted the sweets of friendship in an unreserved conversation; they talked much, and with much enjoyment; but again was Catherine disappointed in her hope of re-seeing her partner...’

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I can only recommend you to try also comparisons. The authors like that we go into a praise of their style! I give you an example to place between the Flaubert of ‘l’Education sentimentale’ and the report of reasonable behaviour which is obvious in the delicate balance of words by Jane Austen in ‘Persuasion’, when she herself was reaching that rather fateful age to still imagine being able to marry, in this age when the right match is a precious commodity.

She was seated in the middle of a bench all alone, or, at least it appeared so to him; he could see no one else, dazzled as he was by her eyes. At the moment when he was passing, she raised her head; his shoulders bent involuntarily; and, when he had seated himself, some little distance away, on the same side, he glanced toward her. She wore a wide straw hat, the red ribbons of which fluttered in the wind behind her. Her black tresses, braided around the top of her large forehead, descended very low near her cheeks, and seemed amorously to press the oval of her face. Her robe of muslin spotted with green spread out in ample folds. She was embroidering something; and her straight nose, her rounded chin, her entire person was outlined on the background of the luminous air and the blue sky.’

It sometimes happens, that a woman is handsomer at twenty-nine than she was ten years before; and, generally speaking, if there has been neither ill health nor anxiety, it is a time of life at which scarcely any charm is lost. It was so with Elisabeth; still the same handsome Miss Elliot that she had begun to be thirteen years ago; and Sir Walter might be excused, therefore, in forgetting her age, or, at least, be deemed half a fool, for thinking himself and Elisabeth as blooming as ever, amidst the wreck of the good looks of everybody else; for he could plainly see how all the rest of his family and acquaintance were growing.’

And I let you meditate …

Yours.

Your sponsor.

THE PUBLISHER

 

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A lire également / Another article : There’s something about Jane Austen in Bath

Vidéos : BBC Four The Real Jane Austen 2002

Filmographie Allo ciné.

13 juillet 2013 Salsomaggiore Terme 13 July 2013

Depuis Salsomaggiore Terme,

en compagnie de la Belle C.

Cher Valery,

Comme promis j’ai rédigé une présentation de l’exposition de la Fondation Gianadda que nous avons visitée ensemble. J’ai aussi rencontré plusieurs membres de la famille dont je veux faire le portrait. Mon amie Pascale Lismonde m’a aidé dans ce travail. Nous nous retrouvons à Spa.

A très bientôt.

Charles Joseph

 

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Derrière le masque : Modigliani à Martigny

J’ai commencé la visite de l’exposition en examinant les photographies d’Amadeo Modigliani à Paris. Elles révèlent une fascinante élégance de la pauvreté, comme si un marin livournais avait débarqué dans la capitale française en considérant la ville comme un port aussi multiculturel et libre que sa ville natale pouvait l’être, avec toute la beauté de la Méditerranée sépharade. Des godasses épaisses et une tête d’ange toscan. Sa silhouette déliée s’affine peu à peu. Il s’est consumé de l’intérieur. Il a flambé en dedans, mais sa tête reste élancée ; elle monte déjà vers le ciel, comme celle de ses modèles.

J’ai commencé par ce visage dont la photographie porte témoignage, seul ou à côté de ses amis parisiens, jamais à côté de ses femmes ou de ses modèles, homme parmi les mâles, en souvenir du film où Gérard Philippe en 1958 incarne ses colères violentes et ses incertitudes amoureuses aux côtés de Lili Palmer (Béatrice Hastings) et Anouk Aimée (Jeanne Hébuterne). Le film était intitulé « Les Amants de Montparnasse ». Curieusement, mes parents m’ont amené le voir quand j’étais à peine adolescent lors d’une rétrospective de Gérard Philippe alors qu’il y avait encore là un petit parfum de scandale. J’avais douze ans. Je ne peux pas, depuis, me promener dans Montparnasse sans que ce film me colle à la peau et que je m’attende à rencontrer des survivants aux yeux transparents.

Mes amis, artistes ou non, qui ont eu la chance d’y avoir leur atelier : Avenue Coty ou rue Campagne Première, rue du Montparnasse ou rue d’Assas n’ont fait que renforcer l’épaisseur du masque que je porte quand je viens y marcher. De même, Amadeo et Gérard se superposent en permanence dans mon souvenir. Je célèbre le passage du temps sans transition : début du XXe siècle, moitié du XXe siècle, début du siècle actuel. A ton âge, cette gymnastique n’a plus rien de nostalgique, au mien elle l’est encore.

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Lorsque Modigliani arrive, Paris habite un monde qui attend la guerre puis qui s’y plonge tout entier. Les artistes qui se sont reconnus et assemblés secouent toutes les traditions en passant sans transition dans le premier grand drame d’un XXe siècle inquiet. Ce sont des passeurs, ils hybrident des cultures sans aucun complexe. Ils parlent toutes les langues, autant avec leurs mains, leurs pinceaux et leurs ciseaux, qu’avec leur manière d’être. Ils se regardent sans s’imiter, tout en réclamant des influences amicales. J’aurais aimé entendre Modigliani et Brancusi dialoguer ou bien encore se taire, côte à côte et tailler la pierre ou le bois.

Je retrouve ainsi à Martigny dans la même salle la « Tête de femme au chignon » taillée dans le grès en 1911, mais aussi le portrait de Jeanne assise de 1918. Le nu couché de 1916 revient se placer pour sa part dans le dialogue avec la Vénus d’Urbino qu’avait instauré Omar Calabrese à Bruxelles en 2003-2004. Comme si pour être heureux, on devait avoir un rendez-vous régulier avec les œuvres que l’on aime, dans cette compagnie fraternelle où Mademoiselle Pogamy, les sculptures de Henri Laurens, les toiles de Fernand Léger m’offrent leur connivence.

Les trois œuvres d’Amadeo que je viens de désigner, à elles seules – et elles ne sont pas seules, m’apportent en effet beaucoup de bonheur. En 1918 Jeanne, la tête inclinée, les cheveux défaits regarde son amant et nous regarde. Elle fait partie de sa vie et de la nôtre. En 1919, dans ce magnifique allongement de Jeanne au chapeau, ses yeux transparents regardent par contre seulement l’histoire de la peinture. Elle rejoint les vierges de Simone Martini ou de Domenico Beccafumi qui se protègent de l’ange, ramènent leur bras sur la poitrine, rajustent pudiquement leur corsage, tout en se sachant déjà choisies par le destin. Elles ne veulent pas accepter leur maternité prochaine et semblent pressentir un drame fondateur qui va déchirer leur amour de mère. Femmes destinées au sacrifice, pour la rédemption des hommes. Un an après, la jeune femme enceinte va se défenestrer pour ne pas survivre à son amant.

Les drames n’expliquent pas la peinture, ils la précèdent et l’accompagnent. Le choc esthétique est aussi un choc émotionnel. Quoi d’autre, sinon ? Je ne cherche pas à collectionner les expositions, tu le sais. Juste à voir et revoir ces icônes qui témoignent, au-delà de la représentation, d’un dialogue avec quelque chose, ailleurs, derrière le mur, ou derrière la toile.

Je n’ai pas vécu dans cette époque où des barbares ont pourtant créé nos yeux et altéré notre sens de la perspective, bien au-delà du musée où on les a emprisonnés.

Je regarde pourtant le monde qui m’entoure avec eux et par eux, tous les jours. Ils m’ont offert des masques, Modigliani le premier, Picasso, Gris et Braque avec lui. Je suis heureux de les emporter avec moi et de les porter.

 

From Salsomaggiore Terme,

travelling with the Beautiful C.

Dear Valery,

As promised I drafted a presentation of the exhibition of the Foundation Gianadda that we visited together. I also met several members of the family of whom I want to write a portrait. My friend Pascale Lismonde helped me in this work. We’ll meet in Spa.

See you very soon.

 

Charles Joseph

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Behind the Mask: Modigliani in Martigny

I began the tour of the exhibition by examining photographs of Amadeo Modigliani in Paris.  They portray a fascinating elegance in poverty, as though a livornese mariner had disembarked in the capital, seeing the town like a port as multicultural and free as his home town could be, with all the beauty of the Sephardic Mediterranean.  Heavy shoes and the face of a Tuscan angel:  little by little, his slender silhouette becomes more emaciated.  He is consumed from within.  He burns on the inside, but his head remains slim, craned towards the sky, like those of his models.

I began with this face, of which the photographs tells a story, alone or alongside his Parisian friends, never with his women or models: a man among men, in memory of Gérard Philippe’s 1958 film, which incarnates his violent rage and romantic insecurities by the side of Lili Palmer (Beatrice Hastings) and Anouk Aimée (Jeanne Hébuterne).  The film was called “The Lovers of Montparnasse”. Curiously, my parents took me to see it during a tribute festival to Gérard Philippe when there was still a slight hint of a scandal around it. I was twelve years old.  Since then, I have not been able to walk through Montparnasse without the film clinging to my skin, and without expecting to come across transparent-eyed survivors of it.

My friends, artists or not, who have had the fortune of having their studio there – Avenue Coty or rue Campagne Première, rue du Montparnasse or rue d’Assas – have only increased the size of the mask that I wear when I walk around that place.  Likewise, Amadeo and Gérard constantly appear in my memory.  I celebrate the seamless passing of time: beginning of the 20th Century, mid-20th Century and beginning of the current century.  I know that at your age, this feat is nothing nostalgic anymore but at mine, it is not the same feeling.

When Modligiani arrived, Paris inhabited a world awaiting the war into which it was to plunge head first.  The artists that met and assembled shook off all traditions by passing straight into the first great drama of an anxious 20th Century.  These were smugglers; they formed hybrid cultures quite naturally.  They spoke all languages, as much with their hands, brushes and chisels as with their way of life.  They observed each other without imitating each other, all the while noting the influences of their friends. I would have loved to hear Modigliani and Brancusi conversing, or rather not speaking, side by side, sculpting stone or wood.

Then, in the same room, I rediscover the “Tête de femme au chignon”, sculpted out of sandstone in 1911, as well as the portrait of Jeanne sitting in 1918. The ‘nu couché’ in 1916, for its part, returns to show its dialogue with the Venus of Urbino that Omar Calabrese initiated in Brussels in 2003 to 2004. As if to be happy, one must regularly meet with the works of art one loves, in this brotherly company where Mademoiselle Pogamy, the sculptures of Henri Laurens, the canvases of Fernand Léger speak to me.

The three pieces by Amadeo that I have cited alone – and they are not alone – indeed bring me a great amount of happiness. In 1918, Jeanne, with her head tilted and hair down, watches her lover and watches us. She is part of his life and ours. In 1919, in the magnificent elongation of Jeanne au chapeau, on the other hand, her transparent eyes only look out at the history of painting. It joins the virgins, of Simone Martini or Domenico Beccafumi, shielding themselves from the angel, pulling their arm over their chest, modestly readjusting their bodices, all the while knowing already that they have been chosen by fate. They do not want to accept their coming maternity, and seem to sense the coming drama that is to break their maternal heart into pieces. Women destined to sacrifice, for the redemption of men. A year later, the young pregnant woman was to throw herself out of a window, so as to not survive her lover.

The dramas do not explain the painting; they precede it and go along with it. An aesthetic shock is also an emotional shock. What else, if it is not so? I am not looking to collect exhibitions, just to see again and again these icons that tell, beyond their representation, of a dialogue with something beyond, behind the wall, or behind the canvas.

I did not live in the era when barbarians however created our eyes and altered our sense of perspective, well beyond the museum where they have been imprisoned.

I watch the world around me, however, with them and through them every day. They have given me masks: Modigliani first; Picasso, Gris and Braque along with him. I am happy to carry them with me and wear them.

7 juillet 2013 Entre Strasbourg et Bucarest – 7 July 2013 Between Strasbourg and Bucharest

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L.B. à Valery

Cher ami retenu à Strasbourg,

Je suis arrivé à Bucarest par un temps d’été. Un temps chaud, mais supportable ce qui m’étonne le plus et je trouve parmi les livres accumulés sur ma table par des amis qui me l’ont offert pendant que j’étais absent un ouvrage que j’avais déjà reçu en présent il y a quelques années et laissé à Paris : « La Roumanie vue par les Français d’autrefois ». Je m’étais bien entendu posée alors la question et de ces « Français » là et de « l’autrefois » en question. L’ouvrage est en fait une anthologie signée par Paula Romanescu. Puisqu’on y trouve des textes de Paul Morand, un grand ami de Valery Larbaud et que tes personnages vont certainement venir avec toi en Roumanie pour se rendre sur la côte de la Mer Noire, je vais te le faire parvenir.

Il est ouvert par la préface d’un ambassadeur, Jean-Marie Le Breton, dont le nom fleure bon la France et qui possède le talent de son excellence, celui de trouver les mots les plus ornés pour décrire une connivence durable.

« Ce n’est pas cette belle contribution à la pensée universelle que ce livre évoque mais il ne néglige pas ce qui en constitue le fondement. Les Français qui ont écrit sur la Roumanie ont, pour la plupart, souligné combien les liens entre Roumains et Français, dans leur spécialité, dans leur sphère d’intérêt, étaient profonds et riches. »

Je ne ferai ce soir aucun commentaire sur la manière peu glorieuse dont la France néglige d’aider les nouvelles générations roumaines à conserver la pratique et la culture du Français, mais je ne peux bien entendu pas oublier que ce pays qui a souhaité accueillir l’un des derniers sommets de la francophonie, vit certainement les années ultimes de cette connivence, au moins sur le plan de la pratique linguistique. Je chercherai pourtant pour toi toutes les portes qui te permettront de pénétrer un passé un peu plus glorieux pour les échanges linguistiques entre les écrivains des deux pays. Que font d’ailleurs les éditeurs francophones eux-mêmes aujourd’hui pour donner une image tant soit peu cohérente de la littérature roumaine contemporaine aux lecteurs dans notre langue ? Bref, la nostalgie s’insinue là où le chantier s’arrête faute d’ouvriers spécialisés.

Année après année…et c’est bien le cas d’utiliser cette expression puisque cela fera bientôt un an que je n’avais plus atterri à l’aéroport Henri Coandǎ…je rassure ma propre connivence avec ce pays que je présente pourtant régulièrement par ses écrivains, sa mémoire troublante, ses cinéastes…et finalement si peu par son paysage.

Si peu en effet, sans doute parce que j’ai oublié de le parcourir comme je l’ai fait à la fin des années quatre-vingt-dix grâce aux merveilleux amis qui m’ont ouvert leur porte et leur cœur. Trois années déjà depuis que j’ai pu faire une plongée émerveillée dans la profondeur de la Transylvanie. Bien plus d’années malheureusement en ce qui concerne le Maramures qui restera pour moi la plus belle des découvertes de ces quinze dernières années, à égalité avec les monastères et les églises peintes de Bucovine et certaines villes de la Mer Noire.

« Bucarest s’affermit au centre de l’amphithéâtre valaque protégé par le grand arc carpatique, courbé comme le dos d’un portefaix turc, et appuyé à sa base sur le fleuve nourricier par où était descendu un jour l’empereur Trajan, père des Roumains. »

Voilà qu’arrive Paul Morand dont je voulais te parler, prenant les habits d’un géographe lyrique.

Je voudrais pourtant prendre plus de temps, un jour, pour décrire comment un agnostique comme moi a pu ressentir la force d’un lieu et la conviction de ses moniales, comme cela a été le cas par trois fois à Hurezu.

En passant vendredi soir devant le magnifique Palais Cantacuzinu, Musée ou Mémorial Georges Enescu, comme on préfère, puis de nouveau samedi en sortant d’un dîner à l’arrière du bâtiment, je me suis arrêté à chaque fois devant la façade à peine éclairée et je ne pouvais faire autrement que de revenir à Paul Morand.  Les yeux des deux lions semblaient percer l’obscurité sous le reflet d’un auvent de toute beauté, « La leçon que nous offre Bucarest n’est pas une leçon d’art, mais une leçon de vie ; il enseigne à s’adapter à tout, même à l’impossible » écrit  en 1935 le futur ambassadeur en Roumanie pendant la Seconde Guerre mondiale, marié à une Roumaine, nommé par Laval et enfin un académicien français et dont l’hostilité du Général de Gaulle repoussa le statut d’éternel jusqu’en 1968.

D’ailleurs si le début de la phrase est prémonitoire – laissons de côté la leçon pourtant magistrale d’art et d’architecture qu’offre la ville, la suite est tellement insupportable de bêtise que je m’en veux de la citer. En substance, « Capitale d’une terre tragique où souvent tout finit dans le comique, Bucarest s’est laissé aller aux événements sans cette raideur, partant sans cette fragilité que donne la colère. Voilà pourquoi à travers la courbe sinueuse d’une destinée picaresque, Bucarest est resté gai. » En accumulant comme une bête patiente tous les malheurs du monde ? Bravo ! L’homme a sans doute trop voyagé. Et son amitié avec Larbaud tient sans doute au fait qu’ils se croisent parfois entre deux étapes un peu longues qu’elles soient professionnelles ou consacrées à l’écriture. Tu m’as dit qu’il y a des centaines de lettres échangées entre les deux hommes dans les archives de Vichy. Je veux bien te croire. C’est Morand qui le cite dans l’hommage rendu à Larbaud par la NRF : « Ce n’est qu’hors de France que je me sens à peu près en état d’euphorie. » J’ai envie reprendre la formule à mon compte.

Bucarest est plutôt ce soir comme un fleuve paresseux, en vacances, où les plus jolies filles du monde coulent sur les boulevards, en sachant qu’elles sont les plus belles ! Mais celles-là, à qui on souhaite une vie heureuse, parleront l’anglais et se ficheront bien de Paul Morand ! C’est moi qui voulais attirer l’ettention.

« La Roumanie doit travailler avec nous à la renaissance du latinisme ; elle doit, au contact du monde slave, jouer le rôle d’un filtre. Et celui qui écrit ces lignes, pénétré de gratitude pour un accueil inoubliable, n’a d’autre dessein que de collaborer modestement à cette tâche, heureux surtout s’il pouvait appeler sur la Grande Roumanie, sur la Roumanie enfin unifiée, l’attention et la sympathie des jeunes Français. »

Celui qui écrit ces lignes en 1925, peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale et sans doute instruit par ses conseillers de la question des étapes difficiles de la conquête de l’unité roumaine, ignorait vraisemblablement ce que voudrait dire un jour une récupération politique de la « Grande Roumanie » se nommait Edouard Herriot. Il était alors Ministre d’Etat.

« La reconnaissance du latinisme »…je m’attendrais à entendre des paroles comparables en provenance de mon pays ! J’ai peur d’attendre longtemps.

J’espère que tu recevras le livre avant de partir à Vichy. Ainsi la liaison sera faite entre les années 40’ à Bucarest et en France.

 

Bien à toi.

L.B.

P.S. J’ai oublié de te dire que Morand était un grand lecteur du Prince de Ligne et qu’avant de se ranger auprès de la Princesse Soutzo, il cite encore le grand séducteur pour désigner les beautés qu’il a rencontrées : « Des femmes charmantes (…) une jupe extrêmement légère, courte et serrée masque leurs charmants contours, et une gaze en manière de poche dessine et porte à merveille les deux jolies pommes du jardin de l’Amour.».

Je te laisse à tes songes alsaciens !

 

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L.B to Valery

My dear friend stuck in Strasbourg,

I arrived in Bucharest in the middle of summer. A hot time, but bearable, which shocks me most, and amongst the books accumulated on my table, offered to me by friends during my absence, I find a title that I have already received some years, and had left in Paris: “La Roumanie vue par les Français d’autrefois” (Romania As Seen by the French of Old). Naturally, I then asked myself the question, and of those “French” and the “of old” in question. The book is in fact an anthology by Paula Romanescu. Since there are texts in there from Paul Morand, a great friend of Valery Larbaud’s, and seeing as your characters are certainly going to want to accompany you to Romania and go to the coast of the Black Sea, I am sending it to you.

The book opens with a preface from an ambassador whose name, Jean-Marie Le Breton, has the sweet smell of France to it, and who possesses an excellent talent of finding the most ornate of words to describe an enduring complicity:

It is not such a beautiful contribution to universal thought that this book evokes, but it does not overlook what constitutes its foundations. The French who have written on the topic of Romania have for the most part underlined just how profound and rich, in their specialty and sphere of interest, the connections between Romanians and Frenchmen were.”

I am not going to make any comment tonight on the less than glorious way in which France is neglecting to help the new generations of Romanians conserve French culture and practices, but I naturally cannot forget that this country, which wished to hold one of the recent French-language summits, is certainly experiencing the final years of this complicity, at least in terms of linguistic practice. Besides, what are the French-speaking publishers themselves doing today to give an image of even the slightest coherence of contemporary Romanian literature to readers in our language?  In short, nostalgia creeps in where progress is halted for want of specialised writers.

Year after year… it is certainly the right instance to use this expression, seeing as it will soon be more than a year since I touched down at Henri Coandă airport… I am reassuring my own complicity with the country I yet present regularly through its writers, its troubled memory, its filmmakers… and rightly, finally, through its landscape.

Rightly, in fact, undoubtedly because I forgot to pass through it as I did in the late nineties thanks to my marvellous friends who opened their doors and their hearts to me.  It is already three years since I was able to dive so wonderfully into the depths of Transylvania; even more years for the Maramures, which will remain for me the most beautiful of discoveries that I have made in the last fifteen years, on a par with the painted churches and monasteries of Bukovina and certain Black Sea towns.

Bucharest is consolidated in the middle of the Vlach amphitheatre, protected by the great Carpathian arch, which is curved like the back of a Turkish porter and whose base rests on the nourishing river where once the Emperor Trajan, father of the Romanians, did one day descend”.

Here, Paul Morand, who I wanted to talk to you about, rears his head, wearing his lyrical geographer’s cap.

I would like to take more time, a day perhaps, to describe how an agnostic such as I could feel the force of such a place, and the conviction of its nuns, as has happened three times in Hurezu.

When spending Friday night opposite the magnificent Cantacuzino Palace, or George Enescu Museum or Memorial, however you want to call it, and then again on Saturday while leaving from dining behind the building, I stopped each time in front of its barely lit façade, I could do nothing else but return to Paul Morand.  The lion’s two eyes seemed to pierce through the darkness, under the reflection of a wonderfully beautiful awning.  “The lesson given to us by Bucharest is not one of art, but a lesson in life; it teaches us to adapt to everything, even the impossible” wrote the future Romanian ambassador in 1935, during the Second World War, married to a Romanian woman, appointed by Pierre Laval. He became finally a member of the renowned Académie française despite of General De Gaulle such hostility that his eternal status was refused until 1968.

Furthmore, though the beginning of the phrase is premonitory – we shall put to one side the nevertheless masterful lesson in art and architecture given by the town – the following is so unbearably idiotic that I must cite it.  In substance, “The capital of a tragic land where often all finishes in the comical, Bucharest has let itself head into events without this rigidity, hence without such anger-producing fragility.  This is why, through the sinuous curve of a picaresque destiny, Bucharest has remained a merry place.” Gathering all the ills in the world together like a patient beast. Bravo! The man has clearly travelled too much.  Also, his friendship with Larbaud owes undoubtedly to the fact that their paths sometimes crossed between two stops, which were long enough for them to be professional or dedicated to writing. You told me that there are hundreds of letters between these two men in the Vichy archives. I like to believe you. It is Morand who mentions this in the homage made to Larbaud by the NRF: “It is only outside of France that I feel more or less euphoric”.  I wish to make that formula my own.

Tonight, Bucharest is rather like a lazy river, on holiday, where the prettiest girls the world over float down its boulevards, knowing they’re prettiness!  But these girls, to whom one wishes a happy life, will speak English and make fun of Paul Morand!

Romania must work with us toward the rebirth of Latinism; it must, when exposed to the Slavic world, play a filtering role. And he who writes these lines, filled with gratitude for an unforgettable reception, has no other design but to modestly collaborate toward this task, above all happy that he might be able to bring to Greater Romania, to the finally unified Romania, the attention and sympathy of young French men and women.”

He who wrote these lines in 1925, not long after the end of the First World War and without doubt instructed by his advisors on the difficult stages of the conquest of Romanian unity, seemingly did not know what a political recovery of “Greater Romania” would one day mean.  He was then Minister of State and his name: Edouard Herriot.

The recognition of Latinism”… I am waiting to hear similar words coming from my country!  I fear I will be waiting a long time.

I hope that the book reaches you before you leave for Vichy.  That way the connection between the Bucharest and France of the forties will be made clear.

Best wishes,

L.B.

P.S. I forgot to tell you that Morand was an avid reader of the Prince de Ligne’s, and that before falling in with Princess Soutzo, he again cites the great seducer to describe the beauties that he encountered: “Enchanting women (…) an extremely light, short and tight-fitting skirt masks their enchanting contours, and cotton gauze pouches outline and bring one to marvel at two exquisite apples from the garden of Love.”

I will leave you to your dreams of Alsace!

A propos du dernier roman d’Erri De Luca 22 juin 2013 minuit – 22 June 2013 Midnight Regarding the latest novel from Erri de Luca

A L.B.

«Les baisers ne sont pas une avance sur d’autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c’est un effet de traction.

Seuls les baisers sont bons comme les joues des poissons. Nous deux, nous avions l’appât de nos lèvres, nous happions ensemble. »

Cher ami,

Merci de m’avoir fait parvenir les deux éditions italienne et française du dernier roman en date d’Erri De Luca, « I pesci non chiudono gli occhi » « Les poissons ne ferment pas les yeux ». J’avais aperçu la couverture chez Feltrinelli voici pratiquement deux ans, mais entretemps, je suis resté sous l’influence de « Et il dit ». Cela a suffi à mon bonheur. J’avais appris par un ami de Naples qu’Erri De Luca s’était consacré ces dernières années à la relecture des textes sacrés et à une recherche sensible sur l’origine du Judaïsme. Cet ancien révolutionnaire ne pouvait se rapprocher jour après jour de livres qui sont les Livres des origines sans chercher en même temps à comprendre comment on vient au monde pour soi-même. Et on peut en effet naître à tout âge. Je le redis au risque de lasser : j’étais resté fasciné.

Tu sembles avoir partagé mes sentiments à ce sujet sans toutefois en faire comme moi une frontière à atteindre par l’écriture, mais je vois que tu n’as pas oublié ma sidération d’il y a un an. C’était avant que ma rencontre avec Jean Martin ait eu lieu : fin juillet pour être précis. Je ne veux pas y voir de coïncidence, mais ce que j’avais écrit témoigne clairement d’une sorte d’attente de ma part.

« Quand donc en effet se situe le début ? Le début d’une histoire qui vient s’écrire, le début de la conscience. J’allais dire un peu bêtement, le début de la sagesse ? »

J’ai peur d’avoir trouvé en septembre dernier un nouveau début, faute d’avoir su me contenter de la sagesse.

J’ai eu une nuit d’insomniaque en rentrant d’Acqui Terme. Cela m’a suffi pour prolonger une sorte de partage qui nous relie.

Même si ce dernier petit livre n’est pas du même ordre, je veux dire, de l’ordre des paroles qui touchent au religieux, il exhume toutefois ce qui reste ancré en chacun de nous au plus profond : les moments sacrés de l’enfance. Ce sont des instants de grâce – qui semblent souvent aux parents des gamineries, des incidents ou des désordres de l’âge – qui nous façonnent durablement. Je retrouve de tels moments chez Valery Larbaud – mon double comme tu sais –  dont les livres m’accompagnent chaque jour, en particulier bien sûr dans les « Enfantines », pour ne pas parler de son contemporain Marcel Proust dont il a préfacé, et avec quelle admiration, l’ouvrage consacré à l’esthétique de l’auteur de « La Recherche du temps perdu » écrit par Fiser Eméric. Les deux auteurs se respectaient et s’admiraient sans doute. Mais Marcel Proust était vraisemblablement le plus obséquieux des deux.

Une camarade ou une voisine, parfois attirées par d’autres jeunes filles de leur âge, chez Larbaud et chez Proust. D’autres qui se suicident ou qui meurent sans que rien ne se soit passé avec elles. « Ferminà Marquez », celle vis-à-vis de laquelle « Chacun de nous sentait en soi-même son espérance, et s’étonnait de la trouver si lourde et si belle. » Et toutes les Gilberte et Albertine du monde. Perdre sa timidité et passer bien avant le temps, à l’âge adulte. Dans les jardins mitoyens, au collège, ou sur la plage. S’affronter aux rivalités des autres mâles. Et découvrir le mot amour.

« La fillette ne ressemblait pas à celles qui sortaient de l’école dans la cohue mixte. Elle produisait un effet inverse tout autour, de silence et d’espace. »

Nous restons ainsi dans l’enfance des écrivains. Mais dans l’enfance de De Luca, il faut aussi faire face à la pauvreté. Nous sommes sur les plages et dans le port de Naples parmi les pêcheurs, pas à Deauville parmi les noceurs ou à Vichy dans le sillage du parfum des princesses ! Nous ne nous éloignons pourtant pas de la fragilité inquiète des couples qui se forment, contre l’adversité. Nous restons en compagnie de bons élèves qui doivent apprendre à maîtriser leurs corps pour s’être trop repliés sur leur âme. Contrairement au parisien qui s’est enfermé dans son cabinet de liège et au Bourbonnais qui a erré de ville en ville, de femme en femme, le Napolitain y parviendra par la course en montagne, par le travail physique, avec les mains calleuses qui attrapent sans peur ce qui blesse, de la roche rebelle à la haine des hommes, du marteau-piqueur aux avirons des barques remplies de filets et de lignes.

Une fille, un garçon, trois autres rivaux. L’histoire est faite ! Une fille du Nord de l’Italie, parmi des Napolitains qui s’affirment avec les poings. Tu dois connaître ce rapport étrange qui s’établit entre les Piémontais, voire les Lombards et ces curieux sectateurs d’un dialecte portuaire bien rude ! Il faut connaître une fille du Nord, sage, portant avec elle le sens aigüe et le sentiment aiguisé que l’exemple du comportement « naturel » des animaux est irremplaçable, pour recevoir la Grâce, comme De Luca, d’être guidé vers le respect de la nature. Il faut connaître aussi la violence physique pour venir d’un coup à ce qu’on peut être.

Il l’écrit, comme toujours, dans l’économie des mots et dans l’aube des formules :

« Je dois me débarrasser de ce corps d’enfant qui ne se décide pas à grandir. Qu’ai-je besoin d’un couteau, je dois aller chercher ces trois-là et me faire tabasser jusqu’à ce que la coquille se casse. Puisque je n’arrive pas à la forcer de l’intérieur, il faut le faire de l’extérieur. Je dois aller les chercher.

Aujourd’hui, je sais que le corps se transforme très normalement, avec une lenteur d’arbre. Le mien a traversé diverses formes jusqu’à celle du portemanteau qu’il est à présent. A dix ans, je croyais dans la vérité des coups. L’irréparable me semblait utile. »

Il y a des baisers de romans, il y a des baisers de cinéma. Il y a tous ceux que l’on a imaginés et pourtant laissés de côté, comme des images, capturées trop vite et qui ne méritent que l’accumulation dans les rayonnages, les boîtes, les coffres et les greniers.

Tous ces instants qu’on aurait aimé vivre, auxquels on aurait aimé participer sont devenus des embryons sans descendance. Et puis il y a l’AMOUR. Même s’il reste un souvenir, il vient à la vie dans un baiser à couper le souffle.

« Le premier couple humain, créé dans un jardin le sixième jour, eut au-dessus de lui la première nuit sans limites. »

Au moment des origines. De nos origines.

Je te remercie pour cet envoi. J’ai trouvé de mon côté un ouvrage au titre prédestiné : « La stazione termale » de Ginevra Bompiani paru chez Sellerio en 2012. Je te le rapporte.

« Un libro che insegue, con una scrittura bambina, naïf, il femminile. Va alla ricerca di un segreto: è la passione che è tale ricerca. Erotismo di un mistero che scivola inafferrabile. Quello che accade è il movimento stesso di rincorsa in cui non si può che restare, in costante tensione. »

L’amour et la sensualité, de l’enfance à la maturité. Un double mystère féminin dont nous partageons toi et moi la douceur un peu perverse. Mais il suffit d’y croire. Nous trouverons un jour, sois certain !

 

Ton Valery

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To L.B.

 

“Kisses are not an advance on other forms of other tenderness, they are its highest point.  From this summit, we can descend into our arms, into the thrusts of our hips, but this is a pulling motion. 

Only kisses are nice, like the cheeks of fishes.  We had the lure of our lips, we clasped together.”

My dear friend,

Thank you for sending me the Italian and French editions of Erri De Luca’s latest novel to date, “I pesci non chiudono gli occhi”, “Les poisons ne ferment pas les yeux”.  I had spotted the cover via Feltrinelli practically two years ago, but in the meantime, I have been under the influence of “Et il dit”.  That has been enough to keep me happy.  I had learnt through a friend from Naples that Erri De Luca had dedicated the last few years to re-reading sacred texts and to sensitive research on the origins of Judaism.  This former revolutionary could not have spent day after day delving into books, which are of our very origins, without at the same time seeking to understand for himself how we come to be in this world.  And one can in effect be born at any age.  I’ll say it again, at the risk of becoming tiresome: I was left fascinated.

You seem to share my sentiments on this subject without, however, making it a line to get past through writing as I have, but I see that you have not forgotten the complete and utterly immobilising shock which came over me a year ago.  That was before my meeting with Jean Martin: at the end of July to be precise.  I don’t want to read into coincidences, but what I had written speaks clearly of a kind of expectation on my part.

When in fact does the beginning take place? The beginning of a story to be written, the beginning of consciousness.  I was going to say, slightly foolishly, the beginning of wisdom?

I’m afraid of having found a new beginning last September, since I could not content myself with wisdom.

I had two insomniac nights on my return from Acqui Terme, which was enough to expand on shared interest which connects us.

Even though this latest little book is not of the same nature, I mean, the same nature of words touching on the religious, it instead exhumes that which remains most deeply anchored in each of us: the sacred moments of childhood.  These are times of grace – which often seem to parents to be the childishness, mishaps or impertinences of that age – which enduringly shape who we are.  I am rediscovering such moments with Valery Larbaud – my double, as you know – whose books accompany me every day, particularly “Enfantines”, not to mention his contemporary, Marcel Proust, for whom he has written prefaces, and with such admiration, the Fiser Eméric’s, dedicated to the aesthetic of the author of “In Search of Lost Time”.   The two authors undoubtedly respected and admired one another.  Yet Marcel Proust was seemingly the bigger sycophant of the two.

A female friend or neighbour, at times attracted by other young girls their age, at Larbaud’s and Proust’s.  Others who committed suicide or who died without anything happening to them.  “Ferminà Marquez”, a girl towards which “each of us felt within himself his hope, and were shocked to find her so full and so beautiful”.  And all the Gilbertes and Albertines in the world.  Losing shyness and passing well before time, into adulthood.  In communal gardens, at school, or on the beach.  Being confronted by rivalries from other males.  And discovering the word ‘love’.

This little girl did not resemble the others coming out from school in the chaos and melee .  She produced the inverse effect to all around her: one of silence and of space.”

We thus remain in the childhood of authors. But in De Luca’s childhood, one must deal with poverty.  We are on the beaches and in the port of Naples, among the fishermen, not in Deauville among the revellers or in Vichy in the wake of the perfumes of princesses!  We are not however moving away from the anxious fragility of couples coming together against adversity.  We are still in the company of good students who are to learn to control their bodies, withdrawing too far into their soul.  Unlike the Parisian, shut away in his oak office or the Bourbonnais roaming from town to town, from woman to woman, the Neapolitan will attain it through the mountain trail, through physical travails, with calloused hands that fearlessly hold on to painful things, from the unyielding rock  to the hatred of men, from the drill to the oars of boats filled with nets and lines.

A girl, a boy, and three other rivals: the story is practically written!  A girl from Northern Italy, among Neapolitan men who express themselves with their fists. One must understand this strange rapport which is formed between those from Piedmont, even those from Lombardy, and these curious partisans of a ragged dialect!  One has to know a girl from the North: wise, carrying her sharp senses and sharpened sentiments with her.  The example of “natural” animal behaviour is indispensable to receive Grace, like De Luca, to be guided towards a respect for nature.  One must also know physical violence to be able to reach, all of a sudden, what we can be.

He writes it, as always, with an economy of words and the creation of new sayings:

I must rid myself of this child’s body which has resolved not to grow.  Why would I need a blade; I must seek out those three and get myself beaten until my shell breaks.  Since I cannot force it open from the inside, it must be done from the outside.  I need to find them.

“Today, I know the body usually transforms, with the sluggishness of a tree. Mine traversed various forms up until the coat-stand it is at present.  At ten years of age, I believed in the truth of hard knocks.  The irreparable seemed of use to me.”

There are kisses from novels, and there are movie kisses.  There are all those that one has imagined and yet left to one side, like images captured too quickly, that deserve only to gather dust on shelves, in boxes and attics.

All these instances that one would have loved to experience, would have loved to participate in have become embryos without descent.  And then there is LOVE.  Even though it remains a memory, it comes to life in a kiss, to take your breath away.

The first human couple, created in a garden on the sixth day, hovered over him on that endless first night.”

At the moment of origin.  Of our origins.

Thank you for sending me this.  On my end, I found a work with the fated title: “La stazione termale” by Ginevra Bompiani, published by Sellerio in 2012.  Here is a report:

Un libro che insegue, con una scrittura bambina, naïf, il femminile. Va alla ricerca di un segreto: è la passione che è tale ricerca. Erotismo di un mistero che scivola inafferrabile. Quello che accade è il movimento stesso di rincorsa in cui non si può che restare, in costante tensione”.

Love and sensuality, from childhood to maturity:  a feminine double mystery in which we share a slightly perverse pain, you and I.  But it is enough to believe in it.  We will find a day, of that you can be certain!

 

Your Valery.

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Erri De Luca. Les poissons ne ferment pas les yeux. Gallimard 2013.

Erri De Luca. I pesci non chiudono gli occhi. Giangiacomo Feltrinelli Editore, Milano.

Présentation de l’oeuvre d’Erri De Luca

Rencontre avec Cesare Pavese – Meeting Cesare Pavese 21 juin 2013 – 21 June 2013

Incontro con Italo Calvino

A Raffaella Caria

« Il est beau d’écrire parce que cela réunit les deux joies : parler tout seul et parler à une foule. »

 

C’était très soudain et très fort. Ma première rencontre de l’autre côté des portes du temps. Dans l’Hôtel Talice Radicati. Les phrases résonnaient dans une sorte de désespoir qu’il fallait dépasser.

« Non ci si uccide per amore di una donna. Ci si uccide perché un amore, qualunque amore, ci rivela nella nostra nudità, miseria, inermità, amore, disillusione, destino, morte. »

Les phrases résonnaient avec mes propres désirs insatisfaits dans la voix de Léo Ferré et dans celle de Vittorio Gassman. Mais il était venu d’abord pour me demander d’oublier les drames et de relire les célébrations de la campagne piémontaise.

Nous avons donc relu des poèmes ensemble !

It was as a sudden and so strong. That was my first encounter behind the door of time. In Hotel Talice Radicati. Words as sounds, like a despair that had to be overcome.

« Non ci si uccide per amore di una donna. Ci si uccide perché un amore, qualunque amore, ci rivela nella nostra nudità, miseria, inermità, amore, disillusione, destino, morte. »

These words resonated with my own unsatisfied desires in the voices of Léo Ferré and Vittorio Gassman. But he came above all to ask me to forget the tragedies, and to reread the celebrations of the Piedmont countryside.

We went through poems, together!

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L’Homme seul – L’uomo solo

« L’homme seul – qui a été en prison – se retrouve en prison toutes les fois qu’il mord dans un quignon de pain. En prison il rêvait de lièvres qui détalent sur le sol hivernal. Dans la brume d’hiver l’homme vit entre des murs de rues, en buvant de l’eau froide et en mordant dans un quignon de pain. On croit qu’après la vie va renaître, le souffle s’apaiser, et l’hiver revenir avec l’odeur du vin dans le troquet bien chaud, le bon feu, l’écurie, les dîners. On y croit, tant que l’on est en taule, on y croit. Puis on sort un beau soir et les lièvres, c’est les autres qui les ont attrapés et qui, en rigolant, les mangent bien au chaud. On doit les regarder à travers les carreaux. L’homme seul ose entrer pour boire un petit verre quand vraiment il grelotte, et il contemple son vin : son opaque couleur et sa lourde saveur. Il mord dans son quignon, qui avait un goût de lièvre en prison ; maintenant, il n’a plus goût de pain ni de rien. Et le vin lui aussi n’a que le goût de brume. L’homme seul pense aux champs, heureux de les savoir labourés. Dans la salle déserte il essaye de chanter à voix basse. Il revoit le long du talus, la touffe de ronciers dénudés qui était verte au mois d’août. Puis il siffle sa chienne. Et le lièvre apparaît et ils cessent d’avoir froid. »

L’uomo solo – che è stato in prigione – ritorna in prigione

Ogni volta che morde in un pezzo di pane.

In prigione sognava le lepri che fuggono

Sul terriccio invernale. Nella nebbia d’inverno

L’uomo vive tra muri di strade, bevendo

Acqua fredda e mordendo in un pezzo di pane.

Uno crede che dopo rinasca la vita,

Che il respiro si calmi, che ritorni l’inverno

Con l’odore del vino nella calda osteria,

E il buon fuoco, la stalla, e le cene. Uno crede,

Fin che è dentro uno crede. Si esce fuori una sera,

E le lepri le han prese e le mangiano al caldo

Gli altri, allegri. Bisogna guardali dai vetri.

L’uomo solo osa entrare per bere un bicchiere

Quando proprio si gela, e contempla il suo vino :

Il colore fumoso, il sapore pesante.

Morde il pezzo di pane, che sapeva di lepre

In prigione, ma adesso non sa più di pane

Né di nulla. E anche il vino non sa che di nebbia.

L’uomo solo ripensa a quei campi, contento

Di saperli già arati. Nella sala deserta

Sottovoce si prova a cantare. Rivede

Lungo l’argine il ciuffo di rovi spogliati

Che in agosto fu verde. Dà un fischio alla cagna.

E compare la lepre e non hanno più freddo.”

 

La mort viendra – Verrà la morte – When Death Comes

 

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La mort viendra et elle aura tes yeux –

cette mort qui est notre compagne

Du matin jusqu’au soir, sans sommeil,

sourde, comme un vieux remords

ou un vice absurde. Tes yeux

seront une vaine parole,

un cri réprimé, un silence.

Ainsi les vois-tu le matin

quand sur toi seule tu te penches

au miroir. O chère espérance,

ce jour-là nous saurons nous aussi

que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.

La mort viendra et elle aura tes yeux.

Ce sera comme cesser un vice,

comme voir resurgir

au miroir un visage défunt,

comme écouter des lèvres closes.

Nous descendrons dans le gouffre muet.”

 

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« Verrà la morte e avrà i tuoi occhi

questa morte che ci accompagna

dal mattino alla sera, insonne,

sorda, come un vecchio rimorso

o un vizio assurdo. I tuoi occhi

saranno una vana parola,

un grido taciuto, un silenzio.

Cosi li vedi ogni mattina

quando su te sola ti pieghi

nello specchio. O cara speranza,

quel giorno sapremo anche noi

che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.

Sarà come smettere un vizio,

come vedere nello specchio

riemergere un viso morto,

come ascoltare un labbro chiuso.

Scenderemo nel gorgo muti.”

 

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When Death Comes, It Will Have Your Eyes

When death comes, it will have your eyes-

This death that is always with us,

From morning till evening, sleepless,

Deaf, like an old remorse

Or some senseless bad habit. Your eyes

Will be a pointless word,

A stifled scream, a silence;

The way they appear to you each morning,

When you lean over, alone,

Into the mirror. Sweet hope,

That day we too shall know

That you are life and you are nothingness.

For each of us, death has a face.

When death comes, it will have your eyes.

It will be like quitting some bad habit,

Like seeing a dead face

Resurface out of the mirror,

Like listening to shut lips.

We’ll go down into the vortex in silence.”

 

Références :

Julian Peters on Cesare Pavese. Verrà la morte

Agenda Valery Source in Acqui Terme

Cesare Pavese : Le métier de vivre

L’ultima casa di Pavese a 60 euro la notte

Interview : 

Il mio amico Cesare Pavese e quelli che non l’hanno mai capito. “Mi telefonò prima di suicidarsi, ma io ero al mare…” Chiara Fera. Intervista a Franco Ferrarotti

Intervista immaginata a Cesare Pavese

Television / Films :

Cesare Pavese dans la série “Un siècle d’écrivains”

Cesare Pavese. Ritratto

Santo Stefano Belbo: profilo di Cesare Pavese.