7 juillet 2013 Entre Strasbourg et Bucarest – 7 July 2013 Between Strasbourg and Bucharest

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L.B. à Valery

Cher ami retenu à Strasbourg,

Je suis arrivé à Bucarest par un temps d’été. Un temps chaud, mais supportable ce qui m’étonne le plus et je trouve parmi les livres accumulés sur ma table par des amis qui me l’ont offert pendant que j’étais absent un ouvrage que j’avais déjà reçu en présent il y a quelques années et laissé à Paris : « La Roumanie vue par les Français d’autrefois ». Je m’étais bien entendu posée alors la question et de ces « Français » là et de « l’autrefois » en question. L’ouvrage est en fait une anthologie signée par Paula Romanescu. Puisqu’on y trouve des textes de Paul Morand, un grand ami de Valery Larbaud et que tes personnages vont certainement venir avec toi en Roumanie pour se rendre sur la côte de la Mer Noire, je vais te le faire parvenir.

Il est ouvert par la préface d’un ambassadeur, Jean-Marie Le Breton, dont le nom fleure bon la France et qui possède le talent de son excellence, celui de trouver les mots les plus ornés pour décrire une connivence durable.

« Ce n’est pas cette belle contribution à la pensée universelle que ce livre évoque mais il ne néglige pas ce qui en constitue le fondement. Les Français qui ont écrit sur la Roumanie ont, pour la plupart, souligné combien les liens entre Roumains et Français, dans leur spécialité, dans leur sphère d’intérêt, étaient profonds et riches. »

Je ne ferai ce soir aucun commentaire sur la manière peu glorieuse dont la France néglige d’aider les nouvelles générations roumaines à conserver la pratique et la culture du Français, mais je ne peux bien entendu pas oublier que ce pays qui a souhaité accueillir l’un des derniers sommets de la francophonie, vit certainement les années ultimes de cette connivence, au moins sur le plan de la pratique linguistique. Je chercherai pourtant pour toi toutes les portes qui te permettront de pénétrer un passé un peu plus glorieux pour les échanges linguistiques entre les écrivains des deux pays. Que font d’ailleurs les éditeurs francophones eux-mêmes aujourd’hui pour donner une image tant soit peu cohérente de la littérature roumaine contemporaine aux lecteurs dans notre langue ? Bref, la nostalgie s’insinue là où le chantier s’arrête faute d’ouvriers spécialisés.

Année après année…et c’est bien le cas d’utiliser cette expression puisque cela fera bientôt un an que je n’avais plus atterri à l’aéroport Henri Coandǎ…je rassure ma propre connivence avec ce pays que je présente pourtant régulièrement par ses écrivains, sa mémoire troublante, ses cinéastes…et finalement si peu par son paysage.

Si peu en effet, sans doute parce que j’ai oublié de le parcourir comme je l’ai fait à la fin des années quatre-vingt-dix grâce aux merveilleux amis qui m’ont ouvert leur porte et leur cœur. Trois années déjà depuis que j’ai pu faire une plongée émerveillée dans la profondeur de la Transylvanie. Bien plus d’années malheureusement en ce qui concerne le Maramures qui restera pour moi la plus belle des découvertes de ces quinze dernières années, à égalité avec les monastères et les églises peintes de Bucovine et certaines villes de la Mer Noire.

« Bucarest s’affermit au centre de l’amphithéâtre valaque protégé par le grand arc carpatique, courbé comme le dos d’un portefaix turc, et appuyé à sa base sur le fleuve nourricier par où était descendu un jour l’empereur Trajan, père des Roumains. »

Voilà qu’arrive Paul Morand dont je voulais te parler, prenant les habits d’un géographe lyrique.

Je voudrais pourtant prendre plus de temps, un jour, pour décrire comment un agnostique comme moi a pu ressentir la force d’un lieu et la conviction de ses moniales, comme cela a été le cas par trois fois à Hurezu.

En passant vendredi soir devant le magnifique Palais Cantacuzinu, Musée ou Mémorial Georges Enescu, comme on préfère, puis de nouveau samedi en sortant d’un dîner à l’arrière du bâtiment, je me suis arrêté à chaque fois devant la façade à peine éclairée et je ne pouvais faire autrement que de revenir à Paul Morand.  Les yeux des deux lions semblaient percer l’obscurité sous le reflet d’un auvent de toute beauté, « La leçon que nous offre Bucarest n’est pas une leçon d’art, mais une leçon de vie ; il enseigne à s’adapter à tout, même à l’impossible » écrit  en 1935 le futur ambassadeur en Roumanie pendant la Seconde Guerre mondiale, marié à une Roumaine, nommé par Laval et enfin un académicien français et dont l’hostilité du Général de Gaulle repoussa le statut d’éternel jusqu’en 1968.

D’ailleurs si le début de la phrase est prémonitoire – laissons de côté la leçon pourtant magistrale d’art et d’architecture qu’offre la ville, la suite est tellement insupportable de bêtise que je m’en veux de la citer. En substance, « Capitale d’une terre tragique où souvent tout finit dans le comique, Bucarest s’est laissé aller aux événements sans cette raideur, partant sans cette fragilité que donne la colère. Voilà pourquoi à travers la courbe sinueuse d’une destinée picaresque, Bucarest est resté gai. » En accumulant comme une bête patiente tous les malheurs du monde ? Bravo ! L’homme a sans doute trop voyagé. Et son amitié avec Larbaud tient sans doute au fait qu’ils se croisent parfois entre deux étapes un peu longues qu’elles soient professionnelles ou consacrées à l’écriture. Tu m’as dit qu’il y a des centaines de lettres échangées entre les deux hommes dans les archives de Vichy. Je veux bien te croire. C’est Morand qui le cite dans l’hommage rendu à Larbaud par la NRF : « Ce n’est qu’hors de France que je me sens à peu près en état d’euphorie. » J’ai envie reprendre la formule à mon compte.

Bucarest est plutôt ce soir comme un fleuve paresseux, en vacances, où les plus jolies filles du monde coulent sur les boulevards, en sachant qu’elles sont les plus belles ! Mais celles-là, à qui on souhaite une vie heureuse, parleront l’anglais et se ficheront bien de Paul Morand ! C’est moi qui voulais attirer l’ettention.

« La Roumanie doit travailler avec nous à la renaissance du latinisme ; elle doit, au contact du monde slave, jouer le rôle d’un filtre. Et celui qui écrit ces lignes, pénétré de gratitude pour un accueil inoubliable, n’a d’autre dessein que de collaborer modestement à cette tâche, heureux surtout s’il pouvait appeler sur la Grande Roumanie, sur la Roumanie enfin unifiée, l’attention et la sympathie des jeunes Français. »

Celui qui écrit ces lignes en 1925, peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale et sans doute instruit par ses conseillers de la question des étapes difficiles de la conquête de l’unité roumaine, ignorait vraisemblablement ce que voudrait dire un jour une récupération politique de la « Grande Roumanie » se nommait Edouard Herriot. Il était alors Ministre d’Etat.

« La reconnaissance du latinisme »…je m’attendrais à entendre des paroles comparables en provenance de mon pays ! J’ai peur d’attendre longtemps.

J’espère que tu recevras le livre avant de partir à Vichy. Ainsi la liaison sera faite entre les années 40’ à Bucarest et en France.

 

Bien à toi.

L.B.

P.S. J’ai oublié de te dire que Morand était un grand lecteur du Prince de Ligne et qu’avant de se ranger auprès de la Princesse Soutzo, il cite encore le grand séducteur pour désigner les beautés qu’il a rencontrées : « Des femmes charmantes (…) une jupe extrêmement légère, courte et serrée masque leurs charmants contours, et une gaze en manière de poche dessine et porte à merveille les deux jolies pommes du jardin de l’Amour.».

Je te laisse à tes songes alsaciens !

 

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L.B to Valery

My dear friend stuck in Strasbourg,

I arrived in Bucharest in the middle of summer. A hot time, but bearable, which shocks me most, and amongst the books accumulated on my table, offered to me by friends during my absence, I find a title that I have already received some years, and had left in Paris: “La Roumanie vue par les Français d’autrefois” (Romania As Seen by the French of Old). Naturally, I then asked myself the question, and of those “French” and the “of old” in question. The book is in fact an anthology by Paula Romanescu. Since there are texts in there from Paul Morand, a great friend of Valery Larbaud’s, and seeing as your characters are certainly going to want to accompany you to Romania and go to the coast of the Black Sea, I am sending it to you.

The book opens with a preface from an ambassador whose name, Jean-Marie Le Breton, has the sweet smell of France to it, and who possesses an excellent talent of finding the most ornate of words to describe an enduring complicity:

It is not such a beautiful contribution to universal thought that this book evokes, but it does not overlook what constitutes its foundations. The French who have written on the topic of Romania have for the most part underlined just how profound and rich, in their specialty and sphere of interest, the connections between Romanians and Frenchmen were.”

I am not going to make any comment tonight on the less than glorious way in which France is neglecting to help the new generations of Romanians conserve French culture and practices, but I naturally cannot forget that this country, which wished to hold one of the recent French-language summits, is certainly experiencing the final years of this complicity, at least in terms of linguistic practice. Besides, what are the French-speaking publishers themselves doing today to give an image of even the slightest coherence of contemporary Romanian literature to readers in our language?  In short, nostalgia creeps in where progress is halted for want of specialised writers.

Year after year… it is certainly the right instance to use this expression, seeing as it will soon be more than a year since I touched down at Henri Coandă airport… I am reassuring my own complicity with the country I yet present regularly through its writers, its troubled memory, its filmmakers… and rightly, finally, through its landscape.

Rightly, in fact, undoubtedly because I forgot to pass through it as I did in the late nineties thanks to my marvellous friends who opened their doors and their hearts to me.  It is already three years since I was able to dive so wonderfully into the depths of Transylvania; even more years for the Maramures, which will remain for me the most beautiful of discoveries that I have made in the last fifteen years, on a par with the painted churches and monasteries of Bukovina and certain Black Sea towns.

Bucharest is consolidated in the middle of the Vlach amphitheatre, protected by the great Carpathian arch, which is curved like the back of a Turkish porter and whose base rests on the nourishing river where once the Emperor Trajan, father of the Romanians, did one day descend”.

Here, Paul Morand, who I wanted to talk to you about, rears his head, wearing his lyrical geographer’s cap.

I would like to take more time, a day perhaps, to describe how an agnostic such as I could feel the force of such a place, and the conviction of its nuns, as has happened three times in Hurezu.

When spending Friday night opposite the magnificent Cantacuzino Palace, or George Enescu Museum or Memorial, however you want to call it, and then again on Saturday while leaving from dining behind the building, I stopped each time in front of its barely lit façade, I could do nothing else but return to Paul Morand.  The lion’s two eyes seemed to pierce through the darkness, under the reflection of a wonderfully beautiful awning.  “The lesson given to us by Bucharest is not one of art, but a lesson in life; it teaches us to adapt to everything, even the impossible” wrote the future Romanian ambassador in 1935, during the Second World War, married to a Romanian woman, appointed by Pierre Laval. He became finally a member of the renowned Académie française despite of General De Gaulle such hostility that his eternal status was refused until 1968.

Furthmore, though the beginning of the phrase is premonitory – we shall put to one side the nevertheless masterful lesson in art and architecture given by the town – the following is so unbearably idiotic that I must cite it.  In substance, “The capital of a tragic land where often all finishes in the comical, Bucharest has let itself head into events without this rigidity, hence without such anger-producing fragility.  This is why, through the sinuous curve of a picaresque destiny, Bucharest has remained a merry place.” Gathering all the ills in the world together like a patient beast. Bravo! The man has clearly travelled too much.  Also, his friendship with Larbaud owes undoubtedly to the fact that their paths sometimes crossed between two stops, which were long enough for them to be professional or dedicated to writing. You told me that there are hundreds of letters between these two men in the Vichy archives. I like to believe you. It is Morand who mentions this in the homage made to Larbaud by the NRF: “It is only outside of France that I feel more or less euphoric”.  I wish to make that formula my own.

Tonight, Bucharest is rather like a lazy river, on holiday, where the prettiest girls the world over float down its boulevards, knowing they’re prettiness!  But these girls, to whom one wishes a happy life, will speak English and make fun of Paul Morand!

Romania must work with us toward the rebirth of Latinism; it must, when exposed to the Slavic world, play a filtering role. And he who writes these lines, filled with gratitude for an unforgettable reception, has no other design but to modestly collaborate toward this task, above all happy that he might be able to bring to Greater Romania, to the finally unified Romania, the attention and sympathy of young French men and women.”

He who wrote these lines in 1925, not long after the end of the First World War and without doubt instructed by his advisors on the difficult stages of the conquest of Romanian unity, seemingly did not know what a political recovery of “Greater Romania” would one day mean.  He was then Minister of State and his name: Edouard Herriot.

The recognition of Latinism”… I am waiting to hear similar words coming from my country!  I fear I will be waiting a long time.

I hope that the book reaches you before you leave for Vichy.  That way the connection between the Bucharest and France of the forties will be made clear.

Best wishes,

L.B.

P.S. I forgot to tell you that Morand was an avid reader of the Prince de Ligne’s, and that before falling in with Princess Soutzo, he again cites the great seducer to describe the beauties that he encountered: “Enchanting women (…) an extremely light, short and tight-fitting skirt masks their enchanting contours, and cotton gauze pouches outline and bring one to marvel at two exquisite apples from the garden of Love.”

I will leave you to your dreams of Alsace!